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 [Le cycle Confédéré] Alter Ego

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Gregor
Noob
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Messages : 16
Date d'inscription : 09/07/2012
Age : 29
Localisation : Gévaudan ...

MessageSujet: [Le cycle Confédéré] Alter Ego   Lun 9 Juil - 20:55

Bon, alors j’inaugure cette sympathique section d'un gros pavé un peu lourd. C'est vrai qu'il y a plus soft en entrée en matière, mais je n'ai jamais été très subtil, donc bon, faudra vous y faire, hélas ... J'en profite pour vous dire en quelques mots de quoi il s'agit. Le cycle Confédéré un projet de trilogie de SF évoluant sur quelques siècles, dans un futur pas si lointain que ça. Chaque roman s'attachera à un personnage particulier, capital pour le récit. Tous sont devenus des cyborgs, tous ont été confrontés à des choix cornéliens, et tous sont finalement très humains.
Alter Ego est le premier tome. Il est bouclé depuis 2010, en cours de relecture, et un projet de maison d'édition est en cours (si j'ai le courage d'envoyer le tapuscrit ... ).
Rêves Mécaniques, second volet, est bien entamé, et sera surement bouclé d'ici la fin de l'année. Plus axé Space Op' et ballades éthérés aux clairs de Bételgeuse, Rigel ou encore Alioth.
La Prophétie d'Acier, quant à elle, est encore dans les cartons. Elle devrait finir clore ce triptyque que j'espère distrayant et de plutôt bonne facture.
Sur ce, bonne lecture.
Et merci.


Gregor.






ALTER EGO







I





1.
Paris, janvier 2090
Zone de combat n°17

Il neigeait. Un ciel gris, surréaliste, avec cette teinte si particulière que lui donnaient les flocons hivernaux. Et nous, nous étions là. Une simple poignée d’hommes dans une zone démilitarisée parisienne, coincée dans ce qui autrefois fut l’arène des émotions. Aujourd’hui, tout était vide. Un toit de tôle, éventré par l’épée invincible du temps. Nous, assis sur d’antiques chaises en plastiques, à ne rien faire qu’attendre.
— Sergent.
— Oui, Dugommier ?
— C’est l’heure sergent.
— Parfait, alors pliez bagages. Dans cinq minutes, nous devons être prêts à partir.
— Bien, sergent.
Et ce fut comme ça que tout a commencé. Une longue journée qui nous attendait.
En bon sous-off’, je n’ai pas décollé mon cul de cette chaise. Comme par miracle, tout avait fini par se retrouver rangé : les quelques tentes et le matériel se faire remettre en ordre de bataille, quelques duvets soigneusement pliés, les unités de contact satellites éteintes, et tout un tas de petits plaisirs qui ne me servait plus désormais. Des rations de combats, un semblant de douche, quelques fusils sniper dernier cri. Moi, j’avais déjà tout embarqué. Pas grand-chose, mais assez pour tenir un mois sans se réapprovisionner : trois tubes nutritifs à haute concentration, une paire de mains mécaniques de rechange, une cape motif treillis que je ne quittais jamais, et un générateur plasma de secours, pour faire fonctionner ce corps qui n’en était plus un.

Je m'appelais Christian. Matricule Kris-30.06.66. Sergent de l’unité B-R59. Et j’étais là. Au milieu de ce putain de merdier.

Je me lamenterais pas. Ça serait complètement inutile, et dangereux pour ce qu’il me reste d’humain. Mais aujourd’hui, ça faisait trois ans. Joyeux anniversaire, ô toi la France qui n’est plus que l’ombre de ton passé. Trois ans depuis le début. On assassine l’Innocence d’une paix éphémère à coup d’attentats meurtriers dans le métro, lentement, avant que tout n’explose. Paris en guerre civile. Paris sous la mitraille du lance-roquette artisanal. Paris ou la guerre des gangs. Paris ou l’impuissante. Trois ans à se surveiller sans arrêt, à boucler les quartiers « sensibles » sous un important dispositif militaire, à déclarer des zones « interdites » car suspectes. Trois ans à jouer au chat et à la souris dans une ville qui se décrépit. Il y avait Sarajevo à la fin du vingtième siècle. Mais notre Sarajevo, à présent, c’est elle. Bâtiments refaits façon mitrailleuse gros calibre. Tour Eiffel décapitée. Assemblée nationale emmurée. Barrages à n’en plus compter. Lignes de métro coupées. Et le silence. Souvent. Il y a eu tant de morts pour rien, tant de sacrifices vains qui ont, à jamais, détruit l’image rose bonbon de l’ancienne capitale des cons. On m’a éjecté dès le début dans ce trou à rat. Jamais ils ne te mettront en première ligne m’avait dit un sergent anonyme, la veille du grand soir. Mais la roue du progrès a tourné. Et je suis devenu un poids mort qu’il fallait rentabiliser. Un pauvre militaire formé au rabais qu’on avait vendu aux armées françaises, en même temps que des dizaines d’autres. Trois ans déjà.
On était six. Comme tous les matins, on levait le camp. La zone de combat dix-sept, la Saharienne comme on l’appelait, c’était un désert humain. Un grand quadrilatère coincé entre le quai et le Boulevard de Bercy, la rue de Charanton, jusqu’au périph’ Sud. C’était grand. Très grand. La seule porte d’accès au nord, c’était le palais omnisports de Bercy, coincé entre les plaques de bétons de cinq mètres sur trois posées à la va-vite. Alors avant de patrouiller, on allait voir les collègues. La Saharienne, c’était plutôt calme. Quelques infiltrations de temps à autre, mais on reprenait vite le contrôle de la zone. Une routine usée, alors on essayait de s’occuper un peu. Mes gars prenaient un café le matin, vers neuf heures et demie. C’était un rituel, presque un pèlerinage sacré, et je me faisais engueuler s'ils n’y avaient pas le droit. Et ce vingt janvier, je n’ai pas dérogé à la règle. Ambiance bonne enfant, sourires fades sur les lèvres, on est sorti de ce maudit ventre de ferraille qui pourrissait dans le vent. Dix minutes plus tard, on était sur les marches, juste à côté de l’entrée de métro pas encore condamnée. L’unité B-R63 était au complet, soit neuf hommes, tous soldats de seconde classe, des paumés comme nous, et à leur tête, le sergent Armestri. C’était devenu un excellent ami, et on se tutoyait. Lui en avait bientôt trente-cinq ans, moi tout juste vingt-quatre. Julio de son prénom. Un fils d’immigré qui rêvait d’ascenseur social, et qui se retrouve à éponger la merde des Français bien lotis. Tous ceux qui avaient pu étaient partis au-delà de la petite couronne, à dix kilomètres de là. Le gouvernement s’était réfugié sur Lyon, maintenue artificiellement par l’omniprésence militaire. La loi martiale courrait toujours, officieusement. Avec ses avantages comme ses inconvénients. Mais toute cette propreté, c’était loin de nous. Une forme dans la brume, qui tentait d’exister. Un flou artistique à coups de fusils à pompe, de décharges de tazzer, d’anesthésiques en fléchettes, et parfois de balles ionisées. Mais c’était loin. À jamais, ça resterait loin de nous.
Lui, il était brun, bien foutu et blagueur. Un sacré sens de la répartie comme de l’insulte sarcastique. Moi j’étais blond, un corps métallique, et plutôt réservé. J’évitais la confrontation quand lui n’hésitait pas à narguer les membres de gangs. C’était vraiment quelque chose d’incroyable, surtout quand il racontait ses anecdotes. Lui il aimait cette guerre sans fin, quand elle m’avait volé ma vie passée. Mais on était là, au hasard des affectations. Il fumait tranquillement une cigarette quand nous sommes arrivés dans le kiosque à journaux, un lieu de rendez-vous prisé parce que l’un des rares ou l’on pouvait trouver de l’électricité gratuitement. L’odeur du café chaud, c’était un vrai délice. Même moi qui ne pouvait plus goûter ce plaisir, j’avais du mal à m’en passer.
— Hey ! Christian ! Comment ça va ?
— On dira que j’ai vu pire …
Il ne dit rien, se plongeant dans la couleur ambrée du café noir encore bouillant. La nuit semblait tenir la partie avec le jour. Une semi-pénombre à peine troublée par la météo chaotique. Alors, on se tassait à quinze dans huit mètres carrés. Ça tenait chaud, et puis le café n’était pas loin. Les immeubles à côté n’étaient pas d’un grand secours. La plupart blessés, ou complètements détruits par les bombes d’un combat ancien. Le ministère des Finances tenait encore debout, miracle ou hasard des tirs.
— Cigarette ?
— Oui, merci.
Il me tendit un long tube blanc, un peu tordu et qui sentait le tabac humide. Il alluma le briquet, et j’inhalais profondément la fumée bourrée à la nicotine, un shoot de plaisir léger qui courut dans mon cerveau. Les habitudes dangereuses sont les meilleures. Même celles qui prennent quarante ans à vous liquider.
— La nuit a été calme.
C’était un simple constat.
— Pour nous aussi. Et la journée semble bien partie sur la même voie.
— C’est tout le mal qu’on peut lui souhaiter.
— Eh ! J’en ai une bien bonne à te raconter.
Je souriais. J’allais encore savourer ce délicieux plaisir de racontar. Je buvais déjà sa voix chaude un peu rêche. Ce petit caillou méditerranéen qui lui roulait sur les dents, si discret et si mélodieux.
Un sifflement. Sa tête explosa, dans un bruit de succion horriblement sadique. Un regard halluciné, figé, et il s’écroula d’un bloc sur le sol en lino.
— Sniper ! À terre ! Criais-je
Aussitôt, une seconde balle siffla au dessus de ma tête, avant de se ficher comme un gros moustique dans la main droite d’un de mes hommes. Il hurla de douleur.
— Merde, merde ! Y en a un autre ! À couvert !
Cinquante mètres avant la bouche du métro. Un homme en condition normale avec onze kilos sur le dos mettrait dix à quinze secondes. C’était trop, beaucoup trop. Je n’aimais pas faire ça, mais je n’avais pas le choix. J’attrape le gars qui s’est mangé une balle et je le planque derrière moi.
— On va se mettre à l’abri dans le métro. Mais surtout, vous attendez mon signal.
— B…bien, sergent.
Il était blanc comme un linge. La balle avait traversé la main, avant de ressortir et de se ficher dans son gilet pare-balle. Mais il n’y avait pas un seul kit médical. Tous laissés dans le POPB. L’habitude avait eu raison de notre attention. Il fallait réagir vite, ou on finirait tous troués. Je déchirai un morceau de ma cape, et je lui tendais.
— Enroule ta main là dedans.
— Merci, sergent Kris’.
— Tu me remercieras quand on sera dans le métro. Ou en Enfer, si on y passe.
Un léger sourire. Il devait souffrir le martyre.
Un troisième projectile siffla. Juste à côté d'un autre gars. Sûr qu'il y serait passé s'il s'était levé. Le temps pressait. Je devais vraiment le faire. Je n’avais plus d’autre choix.
Ma conscience humaine s’arrêta de vivre son cours linéaire. Ce vingt janvier, à dix heures dix-sept, c’était la machine de mort qui se relevait.
Ma vision changea complètement. Elle oscillait entre des dizaines de couleurs toutes plus vives les unes que les autres, diagramme retranscrit de la chaleur des corps. Une cible se verrouilla juste sur le haut du ministère, à deux cents mètres de nous, et clignota en rouge. Un petit déclic raisonna un court instant, entre deux respirations, juste au dessus de mon épaule gauche. Le bruit d’un flash qui se charge. Et la balle s’enfuit. Il lui fallut à peine une seconde pour toucher sa cible, explosant en une magnifique boule rouge-orangé qui illumina le ciel gris quelques instants, avant de se flétrir, son œuvre de mort accomplie. Le premier sniper n’était plus qu’un petit tas de cendres.
Il y avait eût deux angles de tir. Le premier, c’était celui qui avait blessé le soldat Falkès. Le second, au jugé de l’angle, se trouvait
plus bas. Beaucoup plus bas. Analyse rapide. Seule probabilité fiable : un point situé à une dizaine de mètres de haut et à plus de huit cents mètres. Un parking désaffecté, le long des voies de la gare de Lyon. Cible verrouillée. Il rechargeait déjà son fusil. Angle de tir calculé. Chargement de la balle. Feu !
Elle siffla dans le vent, passa sous l’arche du ministère sans ciller, filant à la vitesse du son sur l’homme. La neige aurait dû la dévier. Mais l’ordinateur avait tout calculé, y compris ça. C’était fascinant de voir à quel point la mort pousse à créer, à ruser, à imaginer de sordides palais de concept.
Elle tournoya lentement. Une balle perforante sortit de son canon. Elle aussi, parfaitement ajusté à mon regard artificiel. Entre les deux yeux.
Se pencher pour sauver sa peau, et laisser crever le gars qui était derrière moi. Mettre ma main entre les deux, et foutre en l’air mon bras droit. Ou la laisser se ficher dans la cible rouge qui scintillait juste à la naissance de mes sourcils.
Non. Le choix était évident, mais je refusais. La machine gagne. L’homme perd.
Surpression de l’air, et choc lumineux. La balle siffla, brûlant l’air de sa trajectoire fatale.
Les balles se croisèrent, dans un mouvement si rapide qu’aucun homme n’en gardera un souvenir. Croisement, et éloignement. Elles percutèrent leurs cibles respectives. L’une explosa, l’autre pénétra. L’une apportait la Mort. L’autre était une tentative désespérée de vie.
Un simple gobelet avait tout changé. Posé sur le coin d'une table de fortune, impassible dans la mort qui s'abattait ici-bas. Pourquoi aurait-il bougé d'ailleurs ? Qu'en avait-il à foutre de disparaître ou d'exister. Mais lui, il était là. Je l'attrapais d'un mouvement de bras, conscient du danger que je prenais. Juste à temps. Le métal avait obéi au Métal. La balle, en une poussière de seconde, percuta la surface en zinc du récipient. Un simple décalage de main avait tout changé. Un mouvement incroyablement rapide, impossible pour un homme de chair, et j’avais tout changé. L’espace infime qui séparait les deux bords de ce foutu moque de café, la balle filait. Changer l’angle, changer de destin.
L’explosion résonna jusqu’à nous. Mais je l’ai à peine entendu. Un écho lointain d’un monde presque évanescent. La corolle de fer m’avait sauvé. J’avais du mal à le croire.
— Allez-y !
C’était plus ma voix. C’était celle de la machine. La voix métallisée d’un combattant du siècle des Ténèbres. L’Homme machine à tuer dans sa force la plus brutale et la plus accomplie. C’était moi et c’était un Autre. Un simple programme vocal asservi par un système serveur dynamique à connexion neurale. Un révélateur. Une photo stéréo. Le danger guettait encore. Ce corps s’éleva seul, courant après les hommes qu’il commandait. Le pas métallique et gracieux d’un cyborg militaire dans la neige de Paris.
C'est à ce moment-là que tout a basculé. C'est comme ça que je suis devenu un "héros". Ironie du sort, c'était là que tout allait se terminer.
Je m'engouffrai dans les escaliers. Ma vue retrouva un semblant de normalité, excepté le fait que dans la pénombre des couloirs souterrains, j'y voyais comme en plein été. Dehors, le silence était retombé, emprisonnant une fureur passée dans sa gangue de poudreuse immaculée.
J'étais étrangement calme. Celui que je considérais comme mon meilleur ami venait de se faire descendre, mais je n’étais ni triste, ni angoissé. L’interface visuelle m’indiqua qu’il venait de délivrer toute une série de drogues compensatrices. Telle une vague venue du fond de la mer, je sentais leurs effets agir aussitôt. Mes muscles se tendirent, mon esprit s’affuta encore. L’efficacité prévalait sur le sentimentalisme, préservant par la même mes facultés de discernements . Et je n'avais que trois constats à faire : un sergent était mort, des snipers étaient apparus dans le secteur alors qu'on en avait pas vu depuis plus d'un an, et j'avais laissé mes hommes déserter leur zone. Ce qui faisait un bon paquet de paramètres suffisamment instables pour que la situation dégénère. Non, vraiment, ce n'était pas le moment de paniquer.
— Sergent ?
C'était Kalaz. Le pauvre type qui s'était fait éclater la main façon steak haché. Il saignait salement, et le morceau de cape que je lui avais filé était saturé. Ça goûtait sinistrement sur le sol gras du couloir de métro.
— Si tu t’endors, je t’achève ...
Je lui souris. Il me le rendit malhabile. Je déchirais un autre bout de ma cape, usée par le frottement et qui s'élimait par endroits.
— Quelles sont les réserves alimentaires ?
Un des soldats ouvrit son sac, et en ressortit un bon nombre plusieurs petits paquets d'aluminium encore intacts.
— Il reste encore ...
— C'est du sucre qu'il me faut.
Il me lança un sachet à peine plus gros qu'une enveloppe standard, bien gonflé. Je l'ouvrais d'un mouvement sec et précis.
— Kalaz, il va falloir retirer le tissu ...
— Vous ... vous êtes sur, sergent ?
— On n’a pas le choix. Si vous ne voulez pas perdre la totalité de votre bras.
Il hésita un instant, avant de dérouler lentement le bout de coton. Il siffla de douleur. Le sang recommençait à couler dangereusement. Il n'avait pas encore tout enlevé, mais ça puait la blessure foireuse à dix kilomètres. Ce fut une vraie torture de retirer les derniers tours, confirmant mon hypothèse.
L'auriculaire avait sauté, tout comme l'annulaire et le majeur. Une bonne partie des chaires sous-jacentes avaient fondu, ne laissant plus que des morceaux de tendons et d'os éclatés. Le tout dans une hémorragie sérieuse, qui semblait vouloir vider de son sang mon subordonné. Il ne pourrait pas sauver sa main, c'était évident. Et ce qui était plus évident encore, c'est qu'il ne passerait pas la journée sans soins en urgence.
Je lui versai rapidement le sucre, et il poussa un cri. Un cri inhumain. Ça ne dura que quatre, peut-être cinq secondes, et je remballai aussitôt sa main dans un morceau de cape "propre". Il m'observa avec une insistance inquiétante, en sueur, livide, et de temps en temps un frisson s'agitait le long de sa nuque. Vraiment, ça sentait mauvais.
Je m'assis à même le sol, retraçant en une fraction de seconde ce que je devais faire. Les hommes ne dirent rien, sans doute prêts à obéir. Eux aussi sentaient que ce n’était pas normal.
— Est-ce que l'un de vous a récemment emprunté la ligne militaire ?
Regards étonnés, ou pire, vides de sens.
— Bien, lançais-je, refroidi. Vous vous débrouillez pour monter deux binômes, équipés et prêts à partir dans le quart d’heure. Je veux savoir si le réseau du métro est encore exploitable, ou s'ils ont bouclé le secteur. Prenez de quoi vous défendre sérieusement. Si c'est un guet-apens, autant prévoir. Des volontaires ?
Silence gêné pendant de longues secondes, après quoi une main se leva timidement au dessus des têtes mal rasées.
— Soldat ?
— Soldat Arnaud Mesquier, sergent. Je veux bien intégrer ...
— Oui ou non ? Coupai-je froidement.
— Ou ... oui, Sergent.
— Parfait. Qui d'autres ?
Comme par miracle, le nombre de mains augmenta soudain en des proportions un peu plus encourageantes.
— Dugommier ... Martin ... et ?
— Soldat Alexandre Erquin, sergent.
— Vous irez avec Martin, en direction de la BNF. Dugommier, avec Mesquier, direction Saint Lazare. Je veux un contact radio régulier, disons... toutes les minutes, moins en cas de problèmes. Verquez, vous vous chargez d’installer le poste de transmission ici même. S’il n'y a rien dans un quart d'heure, vous vous retrouvez tous ici.
— Bien, sergent.
— Je vais essayer de contacter l'État-Major.
Personne ne répondit. Peut être parce que ça voulait dire que le dernier sous-off' en état de commander les treize hommes de cette double unité risquait sa peau pour des pourris administratifs qui ne comprenaient jamais rien, ou pire, de travers. De dépit, je montai les marches, avant de me retrouver à l’air libre. À présent, c’était une neige abondante et immaculée qui recouvrait la place. On ne distinguait rien à plus de dix mètres. Le seul avantage que j’y voyais, c’est que personne ne se risquerait à viser dans la neige. Mais par prudence, je refermais le casque qui protégeait ma tête en cas de combat. Les infrarouges sont très efficaces, quelle que soit la météo.
Je me connectais sur le serveur militaire de secteur d’une simple pensée. Des dizaines de pages défilèrent devant mes yeux, immatérielles, laissant la lumière naissante pénétrer au plus profond de ma rétine silicée. En quelques secondes à peine, j’avais franchi plusieurs niveaux de sécurité sans un seul mot de passe, me retrouvant directement en attente sur l’holotranspondeur du lieutenant-colonel Debussy. C’était une urgence de premier ordre, et il ne trainât pas pour allumer l’appareil. Son teint gris et ses yeux verts d’eau illuminaient le minuscule espace entre mes yeux, le casque de protection et l’extérieur. Une mine désabusée lui mangeait le visage, ne lui tirant qu’un regard endormi et franchement antipathique.
— Je peux savoir à qui j’ai à faire ?
— Sergent Christian Dernaz, unité B-R59, secteur à circulation restreinte n°17, mon colonel.
— Ah oui, ça y est, je me souviens de vous. C’était vous le cyborg en costard à Noël, à l’hôtel ...
— Excusez-moi de vous couper mon colonel, mais on est dans de sales draps sur Bercy. J’ai un homme gravement touché, et le sergent Armestri a été abattu par un sniper.
— Attendez, vous parlez bien d’Armestri le prolo napolitain ?
— Oui, celui-ci. Et je suis seul à devoir gérer deux unités qui ont dû abandonner leurs positions pour sauver leurs peaux.
— Bien, répondit- il pensivement. Je réunis mon équipe en urgence et nous vous recontacterons sous peu.
— Mais ! Et mon soldat blessé ?
— Nous vous enverrons une équipe médicale sur place.
Et la communication fut rompue.

Mes hommes étaient revenus. Apparemment, la ligne n’avait pas servi depuis plusieurs mois, mais les dispositifs d’appels d’urgences pour les convois militaires étaient en bon état. Ce qui nous laissait une marge de manœuvre confortable pour rapatrier, dans le pire des cas, Kalaz sur Châtelet. Après m'être connecté sur le satellite militaire français, m'étant assuré qu'il n'y avait pas d'autres tireurs dans le coin, tout ce joyeux monde remonta là haut. Il était déjà aux environs de onze heures, et je n'avais aucune nouvelle de l’état major de l'Hôtel de Ville. Bien sûr, je m'en doutais un peu. Mais s'ils ne faisaient rien dans les heures à venir, le secteur allait devenir ingérable. Il fallait réintégrer la zone le plus rapidement possible.
— On va faire deux groupes de six hommes chacun. L'un reste sur la Saharienne, l'autre prend en charge le secteur B-63. Un homme à la tête de chacun, qui me fournira un compte rendu heure par heure. Faites comme si c'était une journée ordinaire ...
Les mots sonnaient creux. Là, à vingt ou trente mètres, Armestri gisait dans son sang. J'aurais bien lancé une vanne douteuse à son sujet, en son souvenir, mais l'heure était vraiment grave.
— Et vous sergent ?
— J'attends l'équipe médicale qui viendra récupérer Kalaz d'ici peu. Je vous recontacterais, ne vous inquiétez pas.
Et les deux unités se sont séparées, comme si rien ne s'était passé.
On a marché un peu, avant de se glisser dans le hall d’un immeuble encore debout. Il y avait une épaisse couche de crasse au sol, ce qui ne nous empêcha pas de nous y assoir. Lui il grimaça un peu, regardant de temps en temps le linge souillé.
— Vous croyez vraiment qu’ils vont venir ?
Je restais silencieux un long moment, avant de lui répondre avec un sourire amical.
— Je l’espère...
— Vous n’avez pas répondu à ma question, sergent.
Je me mordis la lèvre. Bien sûr que je n’y croyais pas. Je voulais qu’il s’en tire, mais je n’avais pas le cœur à y croire. La dernière fois qu’on avait demandé une équipe médicale, il avait fallu attendre plus de soixante heures. Entre temps, le pauvre gars y était passé, bouffé par une gangrène gazeuse foudroyante. Il avait terriblement souffert, et j’avais dû l’achever.
Je le voyais encore, avec son regard suppliant, et nous, une dizaine, à ne rien pouvoir faire d’autre que le regarder agoniser, lentement. Et le plus ironique, ce fut lorsqu’enfin l’équipe arriva. On avait eu beau recontacter l’état major pour annuler l’intervention, ils sont quand même arrivés. Dire que l’accueil fut explosif était un euphémisme. La juste récompense de leur inaptitude. Par la suite, on a eu vent que le médecin avait été viré pour incompétence et mise en danger de ses patients. C’était un juste retour des choses pour nous. Malheureusement, ça avait couté la vie à un homme d’à peine vingt ans.
— Tu connais la réponse, Ahmed.
Il baissa les yeux, et un chapelet de larme s’écoula sur le sol, dans un rythme incertain.
Il ne dit rien. Et moi, j’étais vraiment gêné. Jamais plus je ne voulais revivre cette torture.

On est resté là une bonne demi-heure, à contempler la neige qui ne cessait de tomber. On évitait soigneusement de se regarder dans le blanc des yeux. Je commençais vraiment à douter de ce que m’avait dit le lieutenant-colonel, quand un puissant ronronnement nous tira de notre léthargie. La poussière crasseuse vibra, se décollant en de fines particules qui ondulaient doucement. Je me levais, n'osant espérer qu'enfin, ils nous aient pris au sérieux. Peut-être même quelques hommes supplémentaires avec un peu de chance. Je sortis du hall, Kalaz derrière.
Le Transporteur s'était posé. Le puissant moteur à plasma vibrait sourdement, de pâles halos bleutés s'échappaient des tuyères latérales. Sa forme ronde et anguleuse à la fois, sa peinture grise et noire, les courtes ailes mobiles repliées, tout dans cette machine de guerre rappelait les antiques hélicoptères depuis longtemps cloués au sol, faute de carburants. Le bruit baissa en intensité par à-coup, devenant souffle sourd.
La porte arrière était descendue, et à ses pieds se tenaient trois hommes. Deux étaient visiblement de militaires réguliers de l'armée, droit dans leurs bottes et leur tenue rutilante. Le troisième portait un simple treillis, mais une bonne quantité de médailles sur son poitrail semblait vouloir dire "je suis au dessus de vous". Ce n'était ni plus ni moins que le lieutenant colonel Debussy. En me voyant marcher vers lui, il sourit.
— Mes respects, mon colonel.
— À vous de même, sergent.
— Qui sont ces hommes, demandais-je en leur adressant un regard furtif
— Les sergents Onfroy et Moulin. Ils assureront le commandement des unités B-R59 et B-R63.
— Attendez, vous voulez dire que ...
— Vous êtes relevé de vos obligations sur le secteur. Nous souhaitons en savoir plus sur l'attaque de ce matin.
— Et ... le soldat Kalaz ?
— Il va nous accompagner également. Une équipe médicale se chargera de lui à l'Hôtel de Ville.
— Mes hommes ne sont pas au courant ... Qui va ...
— Ne vous inquiétez pas. Nous nous en occupons.
Son regard se voulait chaleureux, mais il était insistant.
— Bien.
Surpris, je montai à sa suite dans le Transporteur. Ce n'était vraiment pas ce à quoi je m'attendais.

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Gregor
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MessageSujet: Re: [Le cycle Confédéré] Alter Ego   Sam 14 Juil - 8:54

« Souvenez-vous toujours de ce jour maudit. Celui où le feu et le fer, armes terribles, ont répandu le sang de tant de nos femmes, de nos maris, de nos enfants, de nos amis, de nos proches. Ce jour où le lien de paix que nos aïeux ont tant espéré de voir un jour s’est rompu dans des larmes de sang. Souvenez-vous de cette tristesse et de cette colère qui sourdaient dans nos cœurs, brisés par cette tragédie ».
Thibault L. Ferry, ministre de l'Intérieur, discours du quinze octobre deux mille soixante-dix-huit.

La laideur. La laideur la plus infâme, voilà ce que représentait pour moi l’Hôtel de Ville. Carcasse corsaire calcinée, debout au milieu des ruines tassées par la pluie, où la rouille avait fini par teinter d’un éclat sinistre la pierre blanche d’antiques immeubles. Un bâtiment austère, écrasant, pompeux, et franchement laid. Une tache qui, pour mon plus grand déplaisir, n’avait pas encore disparu des restes gris de Paris. Une bonne partie des quais avaient flambé pierre après pierre, n’offrant plus qu’un paysage lisse et mortifiant des bords de la Seine. La seule chose qui émergeait à travers les ruines froides, c’était ce foutu bureau d’état-major. Les planqués, bien au chaud dans leur hôtel post-communard, avaient échappé au carnage de l’année deux mille quatre-vingt-huit.
L’intérieur du monstre était d’une tristesse incroyable. Du blanc, du gris, et du beige. Pas d’autres couleurs, à part celle des vitres noircies de cendres et le noir des escaliers à demi branlants. Je n’aimais pas l’Hôtel de Ville. Je crois bien que je ne l’aimerais jamais, et de toute façon, c’était bien le cadet de mes soucis. Debussy n’y fit pas attention. Pour lui, c’était seulement un minable palais de technocrates, un purgatoire où se construisaient de futiles illusions de promotions, de grades supérieurs et de promesses d’argent immatériel.
On a traversé des couloirs, des salles anonymes remplies de personnes anonymes, où des fichiers anonymes s’échangeaient entre ordinateurs anonymes, dans un but anonyme et purement formel. Juste regarder un peu, pour se rendre compte qu’une guerre n’est pas faite de papier, mais de chair et d’acier. On avait un peu tendance à l’oublier.
Debussy s’est arrêté devant une porte à moitié pourrie. Un mouvement d’épaule ajusté, dix visages inconnus. Des noms, des grades, des saluts circonstanciels, un joli garde-à-vous, et nous voilà assis. Peut-être qu’enfin, le papier va s’animer. Le spirituel des récits s’incarnera’-il dans la voix d’un soldat ? La comédie était si grotesque, si facile à jouer. C’était d’un pitoyable, un numéro sans queue ni tête de mauvaise facture. Type d’armes utilisées ? Chargeur ionisé. Combien d’hommes ? Deux, peut-être trois au vu des angles de tir. Hypothèses ? Hommes du « Libertad Hombre », du « Patriote », du « Black Control » ou de n’importe lequel des seize groupuscules terroristes connus. Objectifs militaires identifiés ? Contrôle de la zone spéciale 17 (secret défense). Pertes connues : Sergent Armestri, 3éme Bataillon d’Infanterie, groupe secteur B-R59. État de la victime ? Décédé à 9h32, secteur nº 17. Blessés : Soldat Kalaz, groupe secteur B-R63. Blessure profonde main droite. Actuellement pris en charge par le service de soins intensifs. Bilan intervention militaire ? Trois hommes abattus, dont deux snipers ennemis. Sécurisation souhaitable dans les vingt-quatre heures. Repos, sergent Dernaz.
La désagréable impression de n’être qu’un élève face à ses professeurs pour un oral de bac se manifesta. Suivie de l’habituel « nous allons discuter de votre cas », de la salle qui se vida aussitôt, et moi, restant tout seul. Je soupirai. Non, vraiment, c’était du foutage de gueule. Comme si on pouvait gérer plusieurs kilomètres carrés à quinze hommes. Si au moins, ces deux foutus snipers pouvaient enfin faire bouger les choses … Autant croire au père Noël. Je regardai mes mains. Elles étaient encore humides de la neige fondue, brillant sous l’éclat froid du néon suspendu au-dessus de ma tête. Je bougeai les doigts. Un faible bruit de vérin, minutieusement lubrifié, chuinta. Peut-être qu’une révision serait à prévoir. D’apparences, toutes les pièces métalliques qui constituaient mes appendices brachiaux semblaient en bon état. Lisses, nettes, à peine rayées sur ce qui fut autrefois une pulpe rosée et sensible. Je serrai les poings. Tout était si différent à présent.
La porte s’ouvrit. Tenues d’officiers ajustées, mines neutres. Alors, on s’assoit pesamment. Debussy me tend un papier griffonné par ses soins, avant de s’éclaircir la gorge.
— "Le conseil martial, représenté par les officiers sus-cités, et au vu des actes militaires et de bravoures par lesquels vous avez honoré vos officiers, a proposé, après un accord mutuel et unanime, que vous, Sergent Dernaz, anciennement chef du groupe secteur B-R63, soyez promu major, PC Châtelet-Beaubourg, chef des groupes secteurs suivants : C-B61, C-B62, C-B63, C-B64, C-B65, et de l’unité spéciale C-B00. Votre affectation, après avis du chef de cabinet « Hôtel de Ville », prendra effet le vingt et un janvier deux mille quatre-vingt-dix à midi. Les modalités et les particularités de votre affectation vous seront communiquées dans la journée, et le major Derbier vous réceptionnera au centre de commandement Châtelet Beaubourg le vingt janvier deux mille quatre-vingt-dix à partir de vingt-deux heures. Une prise en charge médicale et un check up complet seront effectués dans les vingt-quatre heures. Avec nos plus sincères remerciements et nos encouragements. Le conseil martial."
Il posa la feuille devant lui, avant de m’adresser un sourire.
— Félicitation, Major Dernaz.
— Euh … merci, bredouillai-je.
Tu parles d’une surprise. Major. Ils savent vraiment plus quoi faire pour vous faire monter en grade. Bon, il est vrai que j’avais sauvé une petite dizaine de soldats quelques mois auparavant, même si à mes yeux cela ne suffisait pas à justifier cette promotion.
— Si vous le souhaitez, je peux appeler l’équipe médicale, major. Il y a pas mal de monde aujourd’hui, surtout des civils en fait, et je …
— Ne vous inquiétez pas, ce ne sera pas nécessaire.
— Mais vous devez passer le check up, Dernaz.
— Je sais. C’est pour ça que je vais faire la queue comme tout le monde.
Pas plus hypocrite qu’un autre. Ils m’ont remis le joli petit papier couleur beige passé, et je suis sorti. Des couloirs, des salles, je finis par me perdre. Obligé de demander mon chemin deux fois, avant de me retrouver dans un vestibule néo-roman du dix-neuvième siècle, à moitié mité par l’humidité et le salpêtre. Et bien entendu, bourré de monde. On était si serré là dedans qu’en comparaison, le kiosque de Bercy, c’était l’hôtel quatre étoiles. Pas plus hypocrite qu’un autre. J’ai juste eu à brailler par-dessus la foule « militaire, laissez-passer », et cinq minutes plus tard, j’étais dans une salle d’attente à peine moins minable.

Le sentiment fut bref. A peine dura-t-il quinze, vingt secondes maximum. Plus qu'un sentiment, c'était la sensation d'avoir vu quelque chose qui n'avait pas vraiment existé et qui s'était dressé, comme un arrière-goût délicat aux saveurs d'épices et de rose. J'imaginai et je me représentai la robe, un tissu souple, léger, couleur écrue, qui se plissait maladroitement. Remonter sur ses hanches un peu larges, ses seins tombant, son dos constellés de nævus. Et plonger mes yeux dans les siens, à peine suggérés, comme deux trous à la face d'une statue passéiste.
Je l'avais senti. Elle avait choisi de venir ici, au milieu d'une foule anonyme. Avant même d’apparaître, elle était déjà reparti. J'aurais dû sentir qu'elle n'aurait pas du être ici. Je ne comprenais alors pas pourquoi, elle devait à jamais rester familière.

On aurait dit que la réalité s’acharnait sur moi. Déjà, dans ce conflit où je ne me retrouvais plus . Des idées, des valeurs en lesquelles je n’avais plus foi. Peut-être le hasard m’avait-il distribué un mauvais rôle sur cette scène de la Vie ? Peut-être, mais déjà, comme à chaque fois que mon corps me rappelait le mur qui me séparait des autres hommes, mon cœur se serra. Pas assez pour percer l’armure polie où une vie s’accrochait. Pas assez pour qu’on découvre cette faiblesse. Mais juste assez pour que j’en souffre.
Et pourtant. Comme toi, je suis né d’une union aléatoire entre deux individus humains mâle et femelle. Mélange des gamètes, croissance intra puis extra-utérine. Tu passes du berceau au landau, du landau à la crèche, à la maternelle, au primaire, au collège, puis au lycée. Pas d’histoires, à part celles du cœur, des potes, des jeux vidéo, des cuites, des drogues légères, des soirées à se téléphoner, des parents à te gueuler dessus par pur acquis de conscience. Et puis voilà, un jour, tu deviens majeur. T’as le permis, la caisse qui vient avec après avoir trimé un été durant. Fac d’économie, pas de soucis. Filles, alcool, drogues, cours, vacances.
Et puis… et puis c’est là que s’arrête toute ressemblance avec la vie d’un individu lambda. Sa vie ordinaire, il aura peut-être la chance de la continuer. Cadre, prof, technicien, ouvrier, qu’importe sa profession. Il finira en retraite, à râler, à économiser, à regarder d’un œil vide la télé en mangeant le soir, à se croire heureux. Il changera sa télé tous les cinq ans, si elle ne le lâche pas avant. Il aura des enfants, qui à leur tour auront des enfants. Alors, au soir de sa vie, il se retournera. Il se dira qu’il a fait comme il a pu, et il se laissera choir dans l’étrange état d’anonymat auquel se complaisent les défunts. Une fois l’administration prévenue, ce ne sera plus qu’un nom oublié, un souvenir parfois ravivé, avant de s’éteindre complètement.
Ma vie, par définition, n’est pas ordinaire. Le fait même que je sois encore en vie, dans ce foutu cabinet d’attente, tient du pur miracle.
J’étais en vacances depuis un bon mois. L’été frappait à ma porte, et je me prélassais dans des draps qui n’avaient que trop vécu. La vie m'appelait au-dehors, et malheureusement, le soleil avait
caché la mort. Le conducteur n'avait pas bien regardé. Il s'était trompé d'entrée sur l'autoroute, avait pris la chaussée en sens inverse. Et j'étais devant sa voiture. La mienne ne supporta pas le choc. Trop vieille alors, mon pauvre petit corps trop maigre s'est tordu en se brisant partout à la fois. L'essence avait coulé sur le bitume trop chaud. Un simple court circuit au mauvais endroit.
Ils m'ont sauvé, malgré tout. Mais pour survivre, il n'y avait qu'un seul choix à faire : remplacer mon corps là ou il ne pourrait plus vivre. J'étais loin d'être une première médicale, même à cette échelle. Comme les Français commençaient à avoir l'habitude, je me retrouvai dans un labo sans nom le soir même, dans un coin reculé des Alpes. Bonne surprise au réveil : ton corps, il n’est plus. Juste du métal, du carbone, du silicium et du verre. Batterie de tests, et puis voilà. La guerre civile éclata, je me suis enrôlé malgré moi. Largué en plein Paris, avec un univers que je ne connaissais pas. Il fallait bien que j’assure ma subsistance, ne serait-ce qu’à cause des frais nouveaux qu’entrainait cette nouvelle vie improbable.
Dire que je n’ai pas souffert serait mentir. Jamais je n’ai pu me faire à cette vie étrange. Il fallait relever la tête, continuer d’avancer malgré la mort autour, faire semblant d’être inébranlable.

Le médecin se pointa. Au jugé de ses lunettes fines et de sa coupe brosse impeccable, il n’était pas bien vieux. La trentaine, à tout casser. Il avait un joli porte-document noir, sobre, plastifié, même pas taché par le café. Il toussa un bon coup, et s’avança vers moi.
— Soldat ? demanda-t-il d’une voix éteinte.
— Major Dernaz, m’empressai-je de lui répondre, fier .
— Je me fous de votre grade, lâcha le médecin.
Ça a jeté un froid. Je l’ai suivi. Il m’a casé dans un recoin glauque, avec la moitié des néons cramés et des planches de placo à peine peintes entre chaque table d’examen. Je me sentais con, allongé sur la table. Je devais être le seul à avoir un corps mécanique en quasi-totalité ici. Je n’osais pas imaginer le prix que cela représentait pour le matériel, quand une pauvre prothèse de bras standard coûtait plus de dix mille euros GC.
— Ouvrez la bouche et faites « haaa ».
— Haaaaaa !
— Parfait.
Quelques notes furent jetées sur le papier un peu jauni. Il me regarda fixement, avant que je ne le surprenne, et qu’il ne fasse mine de s’intéresser grandement à ses écrits.
Il farfouilla dans sa poche. Je l’ignorai aussitôt, tandis que l’interface médicale préparait son rapport mensuel complet. Le diagnostic fut rapide : tout allait bien.
— Aïe !
Il avait piqué dans le cou, sans prévenir.
— Désolé, marmonna-t-il.
Il se contenta de me plaquer une compresse avec un sparadrap d'un aspect peu engageant. Une mauvaise langue aurait dit qu'il était périmé depuis très longtemps. Le pauvre bougre annota autre chose sur sa feuille, avant de me faire signe de me lever. J'ai bien cru que j'allais exploser de rire en voyant que je le dépassais d'une bonne tête.
— Votre rapport interne ?
— Excellent, lui répondis-je en lui tendant une minuscule puce.
Il sortit un minuscule boitier de son autre poche et clipsa l’interface. Une diode clignota un court instant, après quoi il me rendit le minuscule mouchard.
— Merci.
— Je ne sais pas si vous connaissiez le prothésiste du centre, mais il n’exerce plus.
Je me contentais de hausser les épaules.
— J’espère que vous avez un fournisseur à l’extérieur. Il y a de grandes chances que personne ne reprenne la place...
Le prothésiste n’était qu’un lieutenant formé sur le terrain pour réparer en urgence des cyborgs dans mon genre. Il bricolait comme il pouvait, et même si son travail était respecté, il lui manquait la finesse nécessaire pour ce genre de pratique. M’étant retrouvé face à une avarie motrice majeure sur un bras, je n’avais eu d’autre choix que de le contacter. Bien sûr, il était arrivé rapidement, avait rebranché le moteur sur un circuit hydraulique secondaire et mon bras refonctionnait. Enfin ..., il avait refonctionné une poignée d’heures. Le système était ainsi fait que l’armée avait quelques économies à faire. La technologie cybernétique devait en faire partie.
Faute de cybernéticien militaire, j’avais dû me rabattre sur quelqu’un de moins « officiel ». Au début, j’avais bien eu quelques réticences, mais maintenant, je ne jurais que par lui. Il s’appelait Febus Drust. Pour l'état-major, au final, ça ne changeait rien. Tout ce qu'on me demandait, c'était d'avoir des systèmes effectifs, fiables, et précis.
Alors, avec mon super pansement que j'arrachai aussitôt seul et ma cape mitée qui pendouillait au-dessus de mes pieds botte de métal, je m'échappai de cette cage. Tant pis pour la neige. Tant pis pour le métro. C'était un mal nécessaire.

Un coin de rue minable, à l'angle de Tolbiac et de Verginaud. Devant la devanture rouillée, la neige fondait par plaques en une substance grise et collante. Loin, de chaque côté sur la rue de Tolbiac, des cadavres de voitures et d'Hommes, recouverts par la neige. Le froid se faisait plus dur chaque seconde.
— Entrez !
La sonnette de la porte se tut. Un sourire illumina son visage pâle et fin.
— Chris', ça faisait longtemps !
Il me serra la main avec une joie sincère. Ses yeux bleus pétillaient de cette malice légère que ses ancêtres avaient ramenée de l’Est.
— Moi aussi, Febus, lui répondis-je d'un ton détaché.
— Viens avec moi. J'ai pas mal de réserve ce mois-ci. Je suis sûr qu'il y aura quelque chose pour te faire plaisir.
Je le suivis. La boutique n'avait toujours pas changé, et c'était toujours aussi sale. Ça me rappelait l'épicier au coin de ma rue, quand gamin, on allait chercher des chewing-gums. La même peinture écaillée au mur, les mêmes ampoules blanches qui lançaient leurs éclats sur des rayonnages à moitié vides. La même vitrine, crasseuse, où quelques affiches se bousculaient des dates de spectacles depuis longtemps annulées. Même comptoir, sans l'énorme ordinateur qui trônait comme le dieu des nanotechnologies en son royaume. Des câbles en plastique et en alu couraient sur les sols, les murs, le plafond. Et puis tout au fond des deux rayonnages, une porte. Toujours ouverte. Febus m'invitait toujours à venir faire un tour. Surtout quand je n’étais pas venu pas lui rendre visite pendant un bon moment.
La pièce derrière était encore plus sale. Des moutons de poussière au sol, mélangés à de l'huile lubrifiante et d'autres substances énigmatiques. Pêle-mêle, on pouvait y trouver : vis, plaques de métal, diodes, circuits imprimés, fioles de produits pharmaceutiques, restes de nourriture, papiers, crayons, câbles d'alimentations, câbles Ethernet, câbles USB, quelques composants inconnus, un ventilateur usagé, clavier d'ordinateur, disque de verres fumés, fils électriques dénudés. Beaucoup de bordel pour se trouver face à ce qui me conduisait ici. Un fauteuil de contrôle. Un joli siège très inconfortable pour tout derrière organique, mais diablement pratique lorsqu'il s'agissait de faire une révision pour un cyborg dans mon genre. Je ne pris même pas la peine de demander, et je m'installai dans le cocon de métal. Deux puissantes pointes métalliques vinrent se ficher dans mes poignets, et plusieurs écrans de PC accrochés au mur s'allumèrent aussitôt. Febus se retourna, lâchant la pièce qu'il tenait tant à me montrer. Son sourire se fit plus fin, plus malin. Peu importe ce qu'il allait trouver, c'était clair que ça me coûterait un max. Il s'installa sur un pauvre tabouret rouillé à l'assise en cuir, enfila un étrange casque qui lui mangeait le haut du visage, dissimulant ses yeux sous des dizaines de diodes changeant frénétiquement de couleur, et passa ses mains dans une paire de gants en métal parfaitement ajustée.
— Une petite ou une totale ?
— Totale, lui répondis-je. Il y a eu de la casse, et je n’ai pas envie de finir en rade.
— C'est parti, lança-t-il en pianotant sur le clavier qu'il venait de ramasser.
Ça a bien duré trois heures. Il fouillait frénétiquement dans sa boutique, cherchant la meilleure rotule robotique, la meilleure articulation d'épaule, le meilleur viseur, les meilleurs senseurs. Le tournevis jouait sur mon corps comme la plume du tatoueur. Mais son œuvre était nettement plus cartésienne, au final. En prime d'une révision totale du moteur, des « muscles » et du « squelette », j'ai eu droit à pas mal de cadeaux. Ce fut sans aucun doute le moment le plus agréable de la séance.
Il était revenu avec un étrange boitier, minuscule, composé de plaques, de trois diodes bleues et de plusieurs microports.
— Ça, me dit-il, c'est pour ta régularité de paiement. C'est la maison qui offre.
— Et c'est quoi ?
— Une I.A de dernière génération, à architecture quantique atypique. Mon "grossiste" habituel me l'a dégotée dans un lieu un peu "particulier", si tu vois ce que je veux dire ...
— Ouais, et concrètement, ça me donne quoi ?
— Ho, trois fois rien, continua-t-il, ironique. Juste une analyse visuelle beaucoup plus rapide, la possibilité de te connecter sur n'importe quel réseau net, privé, militaire, public, ou même de Mars si le cœur t'en dit. Et surtout, de maintenir ton corps éveillé sans ta conscience.
Voyant mon silence perplexe, il enchaina.
— Concrètement, ton cerveau "biologique" pourra se reposer, et la totalité de tes fonctions intellectuelles se trouvera transférée sur l'I.A. très pratique pour un combat un peu dangereux. Surtout qu'il est bien entendu pourvu d'une unité de rationalisation à haut rendement. Comme ça, plus de soucis de jugement, c'est l'ordinateur qui évalue le risque et agit en fonction de ...
— Attends, attends. Tu me dis que ce machin -- je pointai un doigt accusateur sur le boitier -- réfléchira à ma place ?
— Seulement en cas de coup dur.
— Et si mes chefs tombent sur ça ?! T'y as pensé ? Finie la vie pépère que je menais jusqu'ici. Plus besoin de me réveiller, puisqu'ils auront un fidèle petit robot humain à commander !
Les mots "robot " et "humains " résonnèrent entre mes oreilles. Peut-être parce que c'était la génération précédente qui m'avait tiré du pétrin ce matin-là. Peut-être que si j'avais dit non la fois d'avant, je serais mort. Alors, je soupirai de dépit.
— Bon, allez, vas-y. De toute façon, personne ne s'en rendra compte.
— Bien dit, sergent ! Lança-t-il.
— Sauf que maintenant, c'est major Dernaz !
Il leva les yeux au ciel, et attrapa une étrange clé. Plus moyen de faire marche arrière. Et quelques dizaines de minutes plus tard, j'étais devant sa caisse, l'index droit emmanché dans un étrange port-interface pour le payer de ses services. Et malgré les petites ristournes, la facture faisait mal : quarante-six mille sept cent dix-sept euros GC, tous frais payés par l'état-major. En voyant le transfert se faire entre son PC et le serveur bancaire, il afficha un sourire joyeux.
— C'est un plaisir de bosser avec toi, vieux frère. Repasse quand tu veux.
— Pour eux aussi, répondis-je, souriant ironiquement.
— Tu devrais te faire implanter une partie du visage en matériel robotique. Tu gâches complètement ton potentiel neural avec tes deux pauvres yeux organiques ...
— Si tu savais ce qu'il y a au fond, tu dirais pas ça.
— Bien sûr que Febus, il sait qu'il y a deux rétines synthétiques
au fond. Mais c'est pas pareil. Ça forcerait le respect. Et puis, si t'es monté de grade ...
— On refera pas le monde cette après-midi, d'accord ?
Il me fixa intensément, avant de baisser les yeux.
— Donc on est d'accord. Et s'il te plait, la prochaine fois, trouve quelque chose de plus utile que ton A.I. parce que franchement, ça me servira à rien.
Febus se contenta de sourire, à demi ironique, mais déjà je franchissais le pas de la porte. Ne jamais se dire au revoir, c’était une règle silencieuse.
L’après-midi s’était enfuie. Le soir l’avait suivie, dans la folle course des hommes, de la Terre, du Soleil et de la Lune. Un cœur vivant, disgracieux, avare, et terriblement cruel. Cruel par son impartialité. Cruel, car jamais un faible ne gagne face à un fort. C’est de la rationalité à l’état pur. Implacable, comme ce qui se préparait déjà. J’allais droit dedans. J’allais là où plus personne ne pourrait me faire revenir en arrière. J’y allais, sans le savoir, sans le sentir.

Le crépuscule n’était plus que ce halo mauve dans le ciel lorsque je me rendis compte que j’arrivais sur Châtelet. Un havre relatif de paix, où la propreté des immeubles et des rues contrastait affreusement avec la ruine générale de Paris. Les commerces commençaient à baisser leurs rideaux, mais les étals restaient bien garnis. Ailleurs, quelques centaines de mètres plus loin en réalité, j’avais vu des gamins rachitiques mourir de faim.
La foule aussi. Moment rare que celui de ces centaines d’individus, qui se hâtaient dans la gueule béante du métro, graves, livides, les yeux cernés de fatigue. La lumière de quelques néons disposés sur des poteaux métalliques ouvragés éclairait faiblement les visages. Ceux-là, ils rentraient. La peur hystérique s’était repliée, mais au fond des cœurs, dans un minuscule recoin de l’inconscient, elle s’était incrustée. Le chancre mou des attentats.
Aucun d’eux ne levait son regard vers le ciel, mauve et lourd. La neige allait retomber. Plus fort qu’aujourd’hui, c’était certain. Moi, j’y étais, au milieu de ces cris du silence. Debout, mal rasé, les cheveux coupés à la va-vite par un coiffeur négligeant. J’avais troqué mon habituelle cigarette contre une petite plaque de métal. Un nom d’ami y était gravé, un ami dont la disparition me resterait pénible de longs mois encore.
Je soupirai, et braquai mon regard vers le ciel. Le curseur digital en forme de cible se centra sur un groupe d’étoiles, les faisant surbriller, avant d’afficher en lettres blanches au contour net « Constellation d’Orion ».
Les étoiles étaient si belles ce soir-là. Au moins me permirent-elles de voir autre chose que la mort et la peur de l’inconnu. Avec elles, j’avais l’impression de redevenir le gamin jouant sous les pluies estivales d’astéroïdes. Au moins, cette beauté-là me faisait croire à quelques restes d’humanité, enfouis dans ma conscience. S’arrêter un instant de penser ordres et contrordres, pleurer un défunt comme un membre de ma famille, sentir le poids de la peine, pour finalement s’émerveiller devant la puissance de cette nature.
C’est une vieille qui m’a tiré de ma contemplation. Ce n’était pas cette fois que je lamenterais sur mon sort. Pas encore. Je me suis tourné vers elle, instinctivement, son regard gris et usé se posa sur moi. Dans une candeur presque suspecte tant elle était naturelle, elle me demanda :
— Excusez-moi, jeune homme, mais n’auriez-vous pas l’heure ?
— Mais si, madame. Il est vingt heures seize.
— Merci jeune homme. Bon courage, me glissa-t-elle en retournant dans le flot humain qui se tarissait imperceptiblement.
Et me laisser seul à ma solitude. Dans le froid de l’hiver, la grisaille m’arracha une larme. Je la rattrapai précipitamment. « Maudit vent », pensai-je, pour me mentir à moi-même, avant de reprendre ma route.

L’immeuble ne payait pas de mine. Sa façade immaculée, chose rare, s’ouvrait en une dizaine de fenêtres, réparties sur cinq étages. Au rez-de-chaussée, il n’y avait qu’une large vitrine, s’ouvrant sur une porte en acier, apparemment blindée. Cette pièce n’était pas bien grande, et suffisamment étroite pour que n’importe qui de la rue puisse y voir ce qui s’y passait. Des stores vénitiens semblaient avoir été accrochés, bien longtemps avant ma venue, mais d’eux ne subsistaient que quelques pitons en étain, tordus. Aucun nom, aucune pancarte, rien. Rien, à part le vide et l’étrangeté du lieu. C’était sûrement un magasin avant. Bien avant.
La porte vitrée s’ouvrit à mon passage, et un écran me dévisagea, juste à côté de la porte blindée. Je m’avançai, intrigué et inquiet. L’adresse était exacte, la description du lieu parfaitement conforme à ce dont on m’avait parlé. Mais je ne voyais rien. Enfin, rien de semblable à un QG militaire. Tout était propre, clair, blanc, mais complètement dissimulé derrière cette épaisse porte blindée. L’exact opposé de celle de Bastille.
Surpris. Le mot le plus adéquat pour décrire l’émotion qui me sauta à la figure comme un chien enragé. Surpris, car finalement, ce n’était pas du tout ce à quoi je m’attendais. Certes, le secteur Châtelet-Beaubourg était réputé pour être relativement calme au vu des effectifs déployés dans cette zone dense mais assez petite. Mais pas un îlot de sérénité. Ou alors, cette porte n’était que la partie émergée de l’iceberg sécurité-codage du centre militaire. Mais je devais être sûr. Peut-être était-ce leur protocole après tout.
L’écran clignota frénétiquement quelques secondes, avant de se figer sur une page entièrement encodée. J’approchai mon doigt de la surface en verre, et le laissai glisser sans un bruit. L’écran changea encore de page, et s’arrêta sur une image creuse. Les armoiries de Paris. Un petit chuintement s’échappa du mur, et une caméra en surgit, brutale. Son regard de laser rouge s’arrêta sur l’un de mes yeux, agressant ma vision qui scintilla quelques secondes. L’écran passa au vert, et la porte s’ouvrit. Sans un mot, je la franchis, lentement. Et une fois que je fus passé, elle se referma, claquant violemment dans l’obscurité qui soudain s’empara du lieu.
— Y a quelqu’un ?
— Oui, oui, j’arrive, me répondit aussitôt une voix masculine. Putain de générateur, il a encore grillé...
Des pas se rapprochaient de moi. Une lampe torche s’alluma, et se braqua dans ma direction.
— Je suis vraiment désolé. On a de petits problèmes d’approvisionnement électrique en ce moment. Major Derbier, lâcha-t-il en désordre.
— Major Dernaz, déclarai-je. Par contre, si vous pouviez baisser cette torche, je n’en ai pas besoin.
— Oh, pardon, s’excusa-t-il. Je n’avais pas vu que vous étiez un ...
Il ne prit jamais le temps de finir sa phrase. Le jus était revenu, coupant court à la discussion. Adroitement, il dériva sur un autre sujet. Sans pour autant décoller ses yeux de ma carcasse de métal.
— Il ne fait pas chaud dehors, constata-t-il en remontant l’escalier.
— Pas vraiment, en effet...
J’étais fatigué, usé, triste. Et mes réponses dans ce cas de figure se limitaient à quatre, parfois cinq mots.
— Le quartier est calme, vous ... je peux vous tutoyer ?
— Oui, allez-y.
— Donc je te disais, le quartier est calme. Nous, en tant que majors, on n’a pas la vie la plus désagréable de Paris. Faudra juste faire gaffe de préparer tes plans d’interventions dans la matinée, comme ça tes unités auront leur pancarte pour vingt-quatre heures.
Je me tus.
Il se retourna. Son regard vert se planta dans le mien, inquiet et étrangement coupable.
— Excuse-moi, bredouilla-t-il. Je pense souvent à voix haute, faut pas faire attention.
Et il reprit sa folle ascension vers les étages.
— Tu sors de l’école militaire ? Me demanda-t-il.
— Non, j’étais sergent jusqu’à midi.
— Ahhh, bah ça explique pas mal de choses. Sont vraiment trop cons à l’état-major de l’HDV. Ils me parlaient d’un bleu, mais apparemment, c’est pas trop ton cas.
— Pas vraiment, non ...
Son ton changea. Soudain plus chaleureux. Dans sa voix, on percevait une note enfantine, presque innocente tant il respirait le bordelisme et la joie de vivre. Pas tout à fait l’image que je me faisais d’un major de CB. Sa tenue était complètement négligée. Une chemise dégrafée, couverte de taches de toutes natures, un treillis une taille trop grande, des rangers dont le lustre s’était envolé depuis longtemps, et comble de la négligence, une barbe d’une semaine qui lui mangeait un visage rond et rouge. L’odeur de transpiration me chatouillait les narines depuis quelques minutes déjà, mais en arrivant devant une porte fermée, au seuil de laquelle on s’arrêta, je me dis que le calvaire aromatique était bientôt terminé. Il attrapa la clenche, et ouvrit avec insistance la porte.

— Les gars ?
— Ouais, répondit une voie faiblarde de l’autre côté de la pièce. On peut savoir ce que tu nous veux, cette fois ?
— Bah, c’est le nouveau les gars. Vous savez, le nouveau major, quoi.
Aussitôt, le soldat se leva. Lui, par contre, avait une tenue impeccable. Il se mit au garde-à-vous devant moi.
— Sergent Carand, major.
— Repos, sergent, lui adressai-je, assorti d'un sourire fade mais sincère. Je ne suis pas encore trop familier avec ce genre de « protocole », C’est tout neuf pour moi ...
— Bien, major.
— Et sinon, c’est quoi cette pièce ?
— Le centre de communication du QG, enchaina Derbier. C’est ici qu’arrivent toutes les communications de l’extérieur, aussi bien de l’état-major, des unités en patrouille, que des appels civils. C’est vrai que c’est un peu désert la nuit, mais rien de plus normal après tout. On a toujours une unité qui reste de garde ici, et un sergent prêt à répondre ou à envoyer des ordres de mission. Protocole de l’état-major.
Ça faisait pas dix minutes que je connaissais Derbier, mais déjà, il m’énervait. Soit, il n’avait pas envie de bosser. Alors pourquoi il ne bougeait pas son gros derche de l’armée ? C’était pour des types comme ça que nous, les gars de la couronne, on se faisait plomber ? Bon, d’accord, c’était pas tous les jours Verdun, mais quand même. Là, on battait les records de flemmardise aigüe. Prendre mon mal en patience. Voilà tout ce que je pouvais faire pour le moment.
— Bon, c’est pas qu’on s’ennuie, mais on a pas fini de faire le tour du propriétaire. A plus tard Carand.
— À plus tard, major, répondit le sergent.
Escaliers à nouveau. La lumière sauta deux fois en à peine cinq minutes, et l’autre abruti recommença à jouer de la torche. Deuxième palier. Deuxième porte. Troisième coupure de courant. Cette fois, le générateur avait réussi à prendre le relais. « Ça promet », pensai-je dans un moment de solitude et de rare silence, car Derbier avait fini par se taire trente secondes. Nouvelle pièce, nouvelles têtes. Présentations, et puis on sortit, pour continuer de monter.
En cinq étages, j’ai donc vu la salle des communications, la salle des officiers, le dortoir, la pièce commune, et l’armurerie. Je revois encore la tête de Derbier, tout fier de me présenter ses belles armes bien propres, tellement propres qu’elles avaient dû s’enrayer à force de ne pas servir. Il attrapa un lourd fusil d’assaut, le soupesa maladroitement. Il me le tendit, espérant que j’approuve son jugement. Prétextant la fatigue, je refusai.
— Si t’es fatigué, j’ai plus qu’à te montrer ta chambre. Tu verras, c’est confortable.
— Oh, tu sais, un simple matelas me suffit en temps normal …
— Sauf que t’es major, pas sergent.
Je souris, ironique. Je ne sais pas ce que pouvaient penser de lui ses subordonnés, mais ça ne devait pas être l’amitié qui les maintenait unis. Peut-être nota-t-il enfin cette légère touche d’agacement qui assombrissait ma voix. Il referma l’armurerie, sans la verrouiller. Nous sommes redescendus au troisième étage, dans le quartier des officiers. Ici, la notion d’officier se réduisait au sergent première classe, aux majors (en l’occurrence lui et moi), et au capitaine de section. Hasard du calendrier, il était parti deux jours à l’état-major, pour le bilan mensuel de la situation. Je n’osais même pas imaginer qui gérait la maison pendant son absence, mais je voyais mal Derbier avec ses hommes. Peut-être que je me trompais après tout. Peut-être qu’il essayait juste de me faire rire un peu, histoire de me détendre avant de me plonger dans la fureur administrative qui seyait si bien à un major. J’espérais sincèrement me tromper, car ce soir, je n’avais pas envie de rire. Silencieux comme une tombe, il avançait dans l’étage. Cinq chambres, une salle de bain commune, et une grande pièce où se trouvait un énorme serveur relié à plusieurs écrans, ainsi qu’à un système informatique hybride. Ces gros machins avec leurs sièges en acier moulé et leurs dizaines d’aiguilles m’ont toujours fait penser à un nouvel instrument de torture. J’étais bien content de ne pas avoir besoin de passer par là pour me connecter au Rezo. Quelques néons au plafond, papier peint bleu horizon. Un coin de la pièce rectangulaire faisait office de cuisine. Quelques placards dépareillés, un réchaud, un micro-ondes, une cafetière (très importante la cafetière), et une table en bois tout simple, blanche, avec cinq chaises. Dessus traînaient encore des mugs de café à demi pleins, des miettes de pain et des assiettes pas lavées. Dans l’évier, une pile s’entassait déjà.
Derbier passa en quatrième vitesse dans la pièce, pour me conduire aussitôt dans ma chambre. Coup de clenche, poignée qui grince, la porte qui s’ouvre. Et la mauvaise surprise.
— Oh oui, j’avais oublié, la chambre doit être refaite. La peinture est un peu vieillotte, et il y quelques petits problèmes d’humidité.
Silence embarrassé. Effectivement, la pièce était humide. Et pas qu’un peu. D’énormes traces noires s’étalaient autour de la fenêtre et dans les angles. La peinture avait même fini par s’écailler à certains endroits, dévoilant le plâtre sous-jacent. Et l’odeur de renfermé me prenait à la gorge.
— Sinon, on peut toujours s’arranger avec la chambre du capitaine, vu qu’il est absent. T’auras qu’à prendre ma chambre, je réglerai ça avec lui demain.
— Très bien.
— Alors je te la montre ?
Deuxième porte à gauche. À nouveau la clenche, la poignée, et la porte qui s’ouvre. Cette fois-ci, sur un nid douillet. Un confortable lit posé à ras le sol, dans les tons crème et noir, plié au carré. Un bureau rempli de paperasses qui s’élevaient en d’improbables assemblages. Une armoire en acier, grise, moche, mais recouverte de dizaines de photos noires et blanches, uniquement des visages humains. Tous souriaient. Tous venaient d’horizons différents. Des Indiens, des Chinois, quelques Noirs, et pas mal d’Européens. Tous semblaient heureux d’être là. Dans le sanctuaire de ce major.
Dans un coin, prés de l’armoire, une curieuse boîte noire et jaune, reliée à plusieurs autres, plus petite, et à plusieurs prise dans le mur. De temps à autre, une lumière bleue s’en échappait. J’étais intrigué par ce boîtier numérique, bien que son usage me fût à jamais inconnu. Console de jeu ? Ordinateur à connexion neurale ? Lampe décorative ? Chaîne stéréo ? Télé à écran dépliable ? Peu importe l’usage auquel le destinait Derbier, il retira les fiches d’alimentation du mur, et la lueur bleue s’en alla, progressivement.
— Ça va te gêner pour dormir, prétexta-t-il.
— Tu sais, j’ai juste à vouloir dormir pour me débrancher ...
— Oui, mais, on sait jamais.
Il attrapa l’un des plus petits boîtiers, et le fourra dans une poche.
— Si tu veux te laver, la salle de bain est au bout du couloir.
— Merci, lui répondis-je d’une voix éteinte.
— Surtout, s’il y a quoi que ce soit, tu n’hésites pas. Tu viens frapper à la porte d’à côté.
— Je m’en souviendrai.
— Bon, bah bonne nuit alors.
— Bonne nuit, conclus-je.
Il referma la porte avec douceur. Aussitôt seul, je m’allongeai sur le confortable lit. Les bras posés à côté de mes oreilles, je contemplai le plafond blanc. Et le moment que je redoutais tant se pointa. Je le sentais venir, ce poison noir et gluant qui s’accrochait à moi depuis un bon moment. Mais il avait profité du calme soudain pour s’imposer. Vicieux, pervers, me montrant à nouveau le visage d’Armestri. Et moi, comme un con, à me dire « si seulement j’avais vu ». Oui, si seulement. Mais c’était une victime comme une autre. Un cadavre à la renverse, à présent oublié par les officiers. Son seul souvenir porté par le cœur de ses hommes et de ses amis. Et tristement, je constatai qu’il n’aurait pas droit à la cérémonie dont il parlait tant. « À Notre-Dame si je crève », plaisantait-il souvent. Rien. Rien pour toi Julio, rien que le chant des vents hurlants, et la tristesse de tes amis. Je remarquai avec horreur qu’il était marié, et qu’il avait déjà deux têtes blondes à nourrir à la maison. Gianni et Chiara. Avait-on seulement prévenu sa famille ? Avaient-ils pour une fois pris leur courage à deux mains, respectant avec l’honneur et la dignité, la mort loyale d’un combattant défendant les valeurs de son pays ? Où alors, le silence de l’anonymat résonnerait-il longtemps dans le combiné du téléphone ? La pauvre veuve pourrait toujours espérer, malgré les mots « disparu en mission », griffonnés à la va-vite par un fonctionnaire militaire sur une photo écornée de Julio.
Moi aussi je revoyais le visage jovial du prolétaire italien que pas mal d’officiers haïssaient au plus haut point. Mais lui, lui il a servi avec droiture un pays qui lui tournait le dos. Un pays froid, austère, gris et triste. Rien que pour lui, rien que pour ça, je ne pouvais pas rester là, sans rien faire. Je me levai, et me dirigeai vers la fenêtre, que j’ouvris d'un grand coup. Dans la poche intérieure de ma cape neuve, j’attrapai mon paquet de cigarettes, et un briquet bleu un peu abîmé. Je m’allumai une clope, avant de sortir cette phrase, si triste et pourtant si vraie.
— Tu l’as pas volée, celle-là.
Derrière moi, je sentis un sourire moqueur. Je me retournai. Mais il n’y avait que l’absence pour me répondre.

La nuit ne fut qu’un trajet noir. Un film sans images, bercé de cris lointains, de plaintes vaines, de mugissements d’acier et de froids polaires. Elle avait été longue, et franchement, je regrettais de m’être endormi. J’étais presque soulagé de me réveiller, enfin, de ce maudit piège. Le cadran affichait déjà sept heures dix. C’était tard. Beaucoup trop tard, et je me grouillai de me lever du lit en travers duquel je m’étais allongé, presque sans m’en rendre compte. Traine-savate du jour, pourquoi pas ? Sauf que c’était ce premier jour où je détestais tant être en retard. Transcender l’horloge d’une ponctualité militaire m’avait toujours été plus qu’agréable. Mais aujourd’hui, c’était autre chose qui me retenait sur cette paillasse. En me levant, je me suis dit que je n’aurais pas dû. Ce n’était que le premier de tous les signes qui me disaient de ne pas y aller. Mais tous, je les ai ignorés. Un par un, avec une inattention toute circonstancielle. Voilà comment débutait ce dernier jour. Voilà ce qu’il se passait, à sept heures dix, le jour même ou tout s’est effondré pour moi.



Huit heures quarante-six.
Briefing dans la salle commune des officiers. Les effluves du café et des cigarettes envahissaient la pièce avec une volupté toute masculine. Cheveux mal peignés, mines maussades, yeux entrouverts de fatigue. C’était stupide de croire que cette foutue réunion servirait à quelque chose. Personne n’en avait envie, personne ne savait quoi dire. Derbier était assis sur le dossier d’une chaise, en équilibre sur la fine tranche de bois, les pieds posés sur l’assise. J’avais terriblement envie de le pousser, qu’il se casse la gueule et qu’il chiale de douleur. L’envie de sadisme me brûlait les doigts, mais la force des convenances me retenait. Tout comme mes oreilles le faisaient des syllabes hachées du sergent Carand avec plus ou moins d’attention.
—... qui est toujours à droite. On n’a pas eu de bavure la dernière fois, et ça a toujours marché jusqu’à présent.
Derbier se leva. Un sourire d’autosatisfaction naissait progressivement sur ses lèvres fines et légèrement rosées, à mesure qu’il s’avançait vers son subordonné.
— Puisque tu y tiens tant, pourquoi ne pas le refaire ?
Mon attention s’éleva d’un cran. Je détachai mon regard froid de mes pieds, et regardai enfin la scène avec l’intensité qu’exigeaient les circonstances. Enfin, la confrontation. Carand ne l’aimait pas. Rien qu’à son regard, on pouvait le deviner. Le roux se leva, et planta ses yeux dans ceux de l’autre. Sans ciller. Sans une once d’émotion. Une haine si froide, que tous nous étions prisonniers de cette putain de scène. Instinctivement, les stylos se sont tus, les tasses de café se sont posées. Le silence des esprits s’installa avec une violence sourde. Et lorsqu’enfin, Derbier entrouvrit la bouche, je crois qu’on s’est tous dit que ça allait péter.
— Peut-être parce que l’incompétence de certains a bien failli tous nous tuer ?
Silence. L’autre n’en démordait pas. Il n’en démordait pas, mais il ne disait rien. Carand l’avait remis à sa place, et ça, il n’avait pas l’air d’apprécier. Son sourire s’était écroulé, un mur de haine l’avait remplacé. Sa mâchoire se serra et se desserra subtilement. Avant de l’ouvrir.
— Si tu crois pouvoir régler ça ici, vas-y. Je t’attends, Léon. Après tout, n’est-ce pas une affaire publique ? N’était-ce pas toi qui étais à la tête de ce commando ?
— Je ne tomberai pas dans ton petit jeu.
— Tu te dégonfles ?
— J’ai pas envie de salir mes mains dans de la merde.
On y était. Le point de rupture était atteint. Carand l’avait franchi délibérément, pendant que Derbier n’attendait que ça.
— Si tu savais ce que je pense de tes « méthodes »...
Regard plus froid encore. Carand s’assit. Derbier, de nouveau avec son sourire pervers.
— Bien, major, répondit le roux.
— C’était pas si compliqué de se mettre d’accord.
Silence de mort.


Dernière édition par Gregor le Lun 23 Juil - 9:40, édité 1 fois
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Gregor
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MessageSujet: Re: [Le cycle Confédéré] Alter Ego   Lun 23 Juil - 9:39

3.

Lorsqu’enfin l’air de l’extérieur s’engouffra dans mes poumons, je savais que je ne pouvais plus faire demi-tour. Mon cœur cognait contre ma poitrine. Sortir avant l’heure prévue. Frapper mon corps de cette force instinctive, brute et pure. Je le sentais qui scandait son hymne à la vie malgré la mort qui déjà brûlait l’acier de ma chair. Lui le savait. Pas moi. Moi, j’ai joué à faire comme d’habitude, à scruter la rue comme un jour ordinaire. La neige, elle ne tombait plus. Mais le vent était glacial.
Petite impression de lassitude, et rien d’anormal. Tout était triste comme l’hiver, tout était sale comme le sang qui avait giclé sur les murs quelques heures auparavant. La neige s’était transformée en une substance étrange au contact de ceux-ci, et par endroits, elle avait fondu sous la chaleur des corps meurtris. Des hommes et des femmes qui s'étaient tenus ici, il ne restait rien. Enfin, rien d’humainement identifiable, à part des morceaux de corps. Je scrutais la scène d’un œil froid, mécanique, et la seule émotion qui s’imprimait en moi, c’était l’ironie. Pas de bol pour les pauvres malheureux qui se sont fait coincer au mauvais endroit, au mauvais moment. Une vie qui passe, se lasse, et s’étiole soudain dans le feu d’un crime. Un crime sans visage. Un assassin déjà mort. Et dix-sept cadavres au bout de la dépêche Agence France-Presse. Sanglant.
Un type s’approcha, et se planta à côté de moi. Regard vide, cheveux noirs, treillis bouffé par l’humidité. Un air sec dans son attitude, le mouvement rapide des mains, et enfin, il brisa le silence avec une vulgarité insolente.
— ‘Les ont pas loupés, hum.
Sa voix trop claire se brisa à l’orée du champ de sang. Une mèche de cheveux voulait s’envoler au vent, mais la substance grasse la collait par quelques filaments, rendant sa tentative pitoyable. “Ce que j’ai vu, c’est l’horreur à l’état pur. C’était si fort et si terrible, si puissant et si effrayant, que même moi, le reliquat de cette femme explosée, je veux m’en aller. Mais même moi, je n’en ai plus la force. À quoi bon fuir, quand un autre meurtrier t’attend... ”. Qui était la propriétaire ? Un morceau de jambe, un tronc éventré et pilonné par des dizaines de clous rouillés, déformés par le souffle chaud du nitrite de sodium. À la place de son crâne, une tache inconsistante, vaguement ovale, rouge, blanche, grise, dans un mélange approximatif de ce que fut ce visage.
— J’espère qu’ils vont nettoyer ça vite fait, lui dis-je sur un ton détaché.
— La pluie fera le reste.
Dix-sept corps. Place Joachim du Bellay. Juste en face de la fontaine néoclassique. Les vitres avaient toutes été soufflées dans un rayon de cent mètres. Un cratère large, peut-être quinze mètres de diamètre, mais incroyablement plat. Pas plus de vingt centimètres à l’épicentre. Surement une bombe sodique, balancée dans un sac sous la neige, attendant patiemment la petite goutte d’eau pour exploser. De toute évidence, le plus meurtrier attentat sur Paris depuis au moins un an.
Un dernier pas de danse auprès des cadavres. Ici, c’était déjà trop tard.

L’activité frénétique qui s’était emparée du quartier des Halles n’était pas habituelle. Derbier, débordé, avait presque fini par lâcher le morceau. Mais, trop fier, il s’accrochait pour ne pas perdre la face contre son subordonné. Léon, le sergent qui lui avait tenu tête ce matin, gérait avec un sang froid exemplaire les hommes du PC. Toutes les unités s’étaient déployées en un temps record pour sécuriser le périmètre.
Mais cette tension, aussi forte fût-elle, ne m’atteignait pas. La tournure que prenaient les événements me forçait à devenir cet homme insensible, observant des situations tragiques aussi froidement que le ferait une caméra. Cette distance restait ma plus grande protection mentale.
— Dernaz, qu’est-ce que vous foutez, merde ! Cria Carand.
Je le regardai, avant de comprendre que je devenais stupide à ainsi.
La réalité me percuta, rapide mais indolore, comme si je retrouvais soudain une place que je n’aurais pas dû quitter.
— Vos ordres, major ? Demanda-t-il d’un ton plus calme.
— Vous assurez un cordon sanitaire avec votre unité, Carand. Vous filtrez les quatre carrefours des Halles, je ne veux pas une seule arme dans ce périmètre.
— Bien, major.
Il s’éloigna, j’activai mon intercom.
— À toutes les unités du PC, vigilance maximum, je répète, vigilance maximum. Vous êtes autorisés à ouvrir le feu si refus d’obtempérer.
Plusieurs canaux grésillèrent, quelques voix tendues par une peur à peine contenue résonnèrent dans mes oreilles.
Si les salauds qui avaient posé cette bombe devaient s’en sortir, je ne me le pardonnerais pas.

Certaines fins d’après-midi sentaient bon le chocolat, le beurre fondu et les vapeurs de cannelle. Celle-là, âcre, s’embrumait de notes bien plus amères et crues.
Un attentat. L’acte était affreux, et pourtant, il fallait s’y faire. La nouvelle avait déjà dû commencer à se répandre dans les rues et dans les cœurs, mêlant colère et effroi dans les yeux de quelques citoyens. La plupart auront d'abord le réflexe puéril de s’attarder sur le caractère tragique de la chose, et reprendrons bien vite leurs activités pour oublier l’horreur de la guerre civile.
Parfois, il en était de même avec les officiers supérieurs.
Le hasard, aidé d’une discussion mielleuse avec Derbier, m’avait donné la délicate mission de faire un rapport détaillé de la situation à l’état-major. Rapidement, quelques mots avaient défilés dans mon champ de vison, avant de se fixer sur un coin déserté où ils se mirent à former quelques notes. Le ton était rigide, désossé de tout propos un tant soit peu humanisant.
Le fond d’une courette crasseuse me servirait à défaut de cocon de calme au milieu de la panique diffuse qui commençait à retomber sur les halles.
La procédure d’identification, ce mur antérograde de codage et de barrières virtuels sauta aussi rapidement qu’à la Saharienne. À peine quelques secondes, et l’I.A. avait fini par me reconnaître et accepter ma requête. L’heure, plus correcte que la veille, m’assurait un contact dans une ou deux minutes au plus tard.
Mon champ de vison scintilla d’une aura argentée, avant de se stabiliser sur l’holo d’un homme que je n’avais jamais vu. Des informations surgirent du néant, d’un coup d’un seul : Colonel Julien Prancard, commandant en chef des cinquième et sixième bataillons d’infanterie. Je supposai qu’il avait dû recevoir de son côté la même chose me concernant.
— Major Dernaz, mon colonel.
— Repos, major, répondit-il.
De grosses rides saignaient son front, enfermant deux yeux dans de sombres puits d’où émergeait un bleu lumineux, trahis par la retransmission pastel de mon visuel. Une moue à peine visible imprégnait des lèvres fades, entrecoupées de fines cicatrices, ombragées d’un nez pyramidal et bosselé. Des pommettes hautes, une calvitie prononcée que venait amender une couronne de cheveux grisonnants et raides, le tout baignant dans cette aura propre aux véritables chefs de guerre. Dés la première seconde, Prancard imposait sa prestance.
— Je suis au rapport, mon colonel.
— Continuez.
Voix claire mais abîmée, qui collait totalement à l’aspect raide du personnage.
— Une bombe de catégorie delta a explosé sur le secteur du Châtelet, mon colonel. À l’heure actuelle, on note la mort de quinze civils, et de soixante-dix blessés dont une quarantaine dans un état grave à critique(. Le vecteur d’explosion a été identifié comme étant du nitrate. On estime l’heure de l’attaque à quinze heures et une minute.
Son regard s’assombrit définitivement.
— Major, je pense que vous avez conscience de la situation.
— Oui, colonel.
— L’affaire est grave, et elle se répand déjà comme une traînée de poudre. Nous allons devoir agir en conséquence major, mais je ne peux prendre de décisions importantes seul. Trop de doutes subsistent encore.
— Oui, je comprends mon colonel.
Je laissai un court silence, espérant qu’il continuerait. Mais il resta silencieux.
— Quels sont vos ordres, mon colonel ?
— Vous sécurisez votre secteur. Le moindre suspect doit être mis à l’écart et sera interrogé par la suite. Et autorisation de tirer à vue en cas de désobéissance.
— Bien, mon colonel.
-Terminé, major.
-Terminé.
L’image s’effaça aussi vite qu’elle était apparue, me laissant seul dans cette cour aux allures de taudis. Des monceaux de détritus divers s’y accumulaient, parfois recouverts de givre ou de neige fraîche. Mais la saleté m’importait bien peu.
L’affaire ne resterait pas sans suite. Et j’allais devoir faire partie de cette suite, sans aucun doute.

Carier était un fumeur invétéré. C’était peut-être le seul élément que j’aurais pu lui reprocher en étant son supérieur hiérarchique, mais je n’aurais jamais été crédible. Lorsque la nuit tomba et qu’il me tendit la petite boite écaillée où il conservait précieusement son tabac, je le partageai avec plaisir.
— Alors vous étiez sergent jusqu’à hier, major...
Il recracha une longue bouffée, qui s’accrocha autour de lui en un nuage sublimé par l’éclat blanc d’un lampadaire.
— Oui, Carier.
— Et est-ce indiscret de vous demander pourquoi ?
À mon tour, je soufflai un peu de cette nicotine. Je tendis mon regard vers le ciel, sentant chacun des pistons et des mécanismes de mon cou coulisser en bruissant à peine.
— Non, Léon. Ce n’est pas indiscret, même si je n’ai jamais souhaité que cela se passe ainsi.
— Des morts ?
— Un ami mort. Un autre sergent, Armestri, si cela vous dit quelque chose.
Il secoua la tête de gauche à droite.
— Un homme au grand cœur, continuai-je, il ne méritait pas cela... Comme aucun des types morts et que j’estimais.
— Ah... Fit-il, gêné.
La discussion s’étiolait. Nous étions deux parfaits inconnus l’un pour l’autre, et même si je ressentais une réelle sympathie pour ce sergent très professionnel dans son exercice, je doutais de pouvoir nouer un jour des relations aussi fortes que celles de mon ancienne unité. D’ailleurs, que faisaient-ils ? S’inquiétaient-ils de moi, étaient-ils au courant de l’attentat ? Sûrement.
Mon visuel s’anima de teintes orangées. Un appel holo attendait mon autorisation pour démarrer. D’une simple pensée, je débloquai le système de sécurité, et l’image de Prancard surgit.
— Colonel Prancard
— Major Dernaz. Mes respects, colonel.
Prancard détourna un instant son regard. Son expression gardait la même tension depuis l’autre conversation.
— Major, ce qui va suivre est strictement confidentiel. Assurez-vous que personne ne soit à vos côtés.
J’obéis. Je fis signe à Carier qu’il s’agissait d’un appel important, et lui demandai de me laisser seul quelques minutes.
— Je suis seul, mon colonel.
— Nous avons étudié les clichés pris par notre satellite et par le système de surveillance vidéo du Châtelet quelques minutes avant l’attentat. Nous pensons avoir identifié les poseurs comme étant ces personnes.
Nouveaux visages, blancs et noirs. Deux hommes d’une vingtaine d’années, crâne rasé et regard orgueilleux.
— Deux individus masculins, de toute évidence ralliés à un groupuscule de type paramilitaire sans appui. L’itinéraire de fuite se déplace vers le nord de la zone interdite numéro trois, au-delà de l’ancien périphérique. La qualité du matériel nécessaire à cet attentat révèle une maîtrise des explosifs instables. Une maîtrise que l’on ne retrouve habituellement que chez les artificiers.
— Des déserteurs, mon colonel ?
— Des traîtres, oui ! Je veux que vous mettiez la main dessus et que vous me les liquidiez. Aucun survivant possible.
— Bien mon colonel.
— Vous engagerez trois unités de dix hommes. Nous vous livrerons des fournitures sous trente minutes. Vos hommes devront être préparés et conditionnés avant vingt-deux heures, pour un départ vers vingt-deux heures trente. Quant à vous major, vous resterez sur le PC, pour faire la liaison entre mes services stratégiques et vos unités.
Ma gorge se serra à l’idée de ne pas les accompagner.
— Oui, mon colonel.
— Eh bien dans ce cas, bonne chance major.
— Merci mon colonel.
— Terminé.
— Terminé.
Je soupirai en refermant l’interface de communication, laissant les ténèbres nocturnes m’envahir à nouveau. La rue était déserte, hormis Carier qui se tenait une centaine de mètres plus loin. Nous avions pris la décision de boucler la place Joachim du Bellay, en attendant les équipes de nettoyage. Le calme qui y régnait était mortifiant, mais je m’en moquais. J’avais peur d’autre chose que de la Mort à ce moment.
Je me relevai du banc où je m’étais installé. Carier avait dû le remarquer, il se dirigeait vers moi.
— Alors ? Demanda-t-il quand j’arrivai à sa hauteur.
— Expédition punitive, lâchai-je. Ils veulent la peau de ceux qui ont fait ça. Faut que je choisisse trois unités pour faire... ça.
Pas de réponse.
— Dès ce soir ?
— On a trois heures pour être opérationnels. À peine le temps de rappeler tout le monde et de remettre sur pied les équipements.
— Trois heures... Répéta le sergent.
Il ne répondit pas. Sans mot dire, il fit demi-tour, en direction du QG.. Ses épaules massives dominèrent un instant la rue sombre, après quoi, il ne resta de lui que son souvenir.
La nuit s’annonçait longue.

Derbier n’avait pas apprécié la nouvelle. Cela voulait dire deux mauvaises choses pour lui. La première, c’était le retour du capitaine en urgence. La seconde, qu’il allait falloir qu’il fasse mine de travailler, tout en refilant le boulot à Carier, comme d’habitude. J’avais vite cerné son petit manège, mais je ne lui en tenais pas rigueur. On aurait le temps d’en rediscuter plus tard.
Il était plus de vingt et une heures lorsque le capitaine fit son apparition. Je me rendais compte que j’ignorais beaucoup de choses sur lui, à commencer son nom. Alors qu’il venait à peine de pénétrer dans le hall sécurisé du rez-de-chaussée, je chargeai en urgence via le réseau militaire le peu d’informations le concernant, les enregistrant précieusement sur une de mes mémoires artificielles.
Lorsqu’il franchit la porte du mess des officiers, j’étais debout, droit et digne. Un garde-à-vous parfait, aucune expression sur le visage, je pensais être le plus présentable possible.
— Major Dernaz, mon capitaine.
— Repos, major, répondit-il en se fendant d’un large sourire.
Il me tendit une main gantée de cuir. Un cuir qui sentait bon la poudre et l’usure.
— Capitaine Lergan. Commandant en chef du PC Chatelet-Beaubourg. Je suis ravi de pouvoir vous entendre de vive voix, major.
— Tout le plaisir est pour moi, mon capitaine, déclarai-je en lui rendant sa poignée
de main.
S’il avait noté que j’étais un cyborg, il ne montra aucune surprise.
— J’aurais beaucoup aimé que notre rencontre se déroule dans d’autres circonstances, major, mais hélas... Cela ne dépend pas de nous…
Nouveau sourire sur un visage large et bien proportionné, à l’image de son corps. Le capitaine Lergan ne devait pas avoir plus de trente-cinq ans, et conservait une bonne stature. Son crâne gardait une blondeur quasi enfantine, qui se prolongeait par un front haut et large, à peine marqué de quelques fines stries en guise de rides. Son regard me détaillait de la même façon, hormis le fait que la couleur de ses pupilles contrastait avec le reste du colosse qui devait mesurer plus deux mètres. Deux fines billes couleur de miel sombre, incrustées dans deux amandes soutenues par des pommettes relativement prononcées. Son nez n’était pas parfait, légèrement bosselé, et dévié. Il avait dû le casser dans une lointaine jeunesse.
Ses larges épaules supportaient à merveille le lourd costume de capitaine de section qu’on lui avait attribué. Noir et gris, serti de ses insignes et de ses récompenses, une fourragère pendait à son côté droit. Malgré l’épaisseur du tissu, on pouvait aisément deviner une musculature encore soigneusement entretenue.
Très loin de l’idée que je pouvais me faire d’un capitaine de section. Et bien plus encore de ses capacités.
— Eh bien... Commença-t-il maladroitement. Je pense que vous avez l’affaire bien en main, vous et le major Derbier, mais j’aimerais un compte-rendu un peu plus... complet que la missive de l’état-major.
Il se rapprocha de moi, se tournant vers ma seule oreille organique.
— Entre nous, je ne leur fais pas une confiance aveugle.
J’aurais bien complété d’un « Moi non plus » de circonstance, mais ne connaissant pas plus mon supérieur, je me contentai de hocher la tête.
Le mess des officiers semblait avoir été conçu pour cette rencontre. À l’inverse de la salle commune, un ordre parfait régnait ici. Rien n’était superflu, aussi bien la peinture murale blanc cassé sans aucune cloque, que le feuillet parfaitement aligné avec un angle de la longue table qui courait au centre de la pièce, le tout baignant dans une lumière vive mais non agressive.
Sans rien montrer au capitaine, je connectai un des câbles de mon avant-bras sur l’holoprojecteur placé sur la même table. Il s’alluma aussi sec, et présenta une série de cartes.
— Une bombe sodique a explosé voilà à peu près six heures. Bilan actuel...
— Major, je sais tout cela. C’est le reste qui m’intéresse.
Remarque pertinente, mais je ne pouvais pas savoir s’il était effectivement en possession d’informations aussi basiques.
— J’ai donc réalisé un rapport au colonel Prancard, qui ma recontacté voilà deux heures pour mettre en place une expédition de recherche constituée de trois unités. Deux unités dépendent de mon commandement, une de celle du major Derbier, mais pour un aspect pratique, je prendrai en charge le suivi de l’ensemble des hommes...
— Choix judicieux, murmura mon supérieur.
Je fis mine de n’avoir rien entendu.
— Deux individus, identifiés comme probables membres d’une section clandestine paramilitaire, ont été pistés jusqu’en secteur nord, où il semble qu’ils se soient arrêtés. Pour être plus précis, sur un quartier voisin de l’ancien périphérique.
— Une zone interdite ?
— Pas tout à fait, mon capitaine. En limite, mais suffisamment loin pour qu’aucune unité proche ne puisse intervenir.
Il opina du chef.
— Et l’équipement ?
— Léger. Des fusils d’assaut légers à impulsions, quelques grenades à acide, une dizaine de phosphobombes.
— Bon choix, approuva-t-il. Et pour quelle heure les unités doivent-elles être prêtes ?
— Vingt-deux heures trente, mon capitaine.

Un dernier regard, avant qu’ils ne s’en aillent. Je ne m’en rendis pas compte sur le champ, mais je crois que, ce soir-là, dans la froideur de l’hiver, j’ai adressé à chacun d’eux un sourire.
Derbier, le capitaine et moi nous tenions face à vingt soldats et un sergent, au garde-à-vous. Même si courir après des assassins à cette heure de la nuit relevait de la plus grande stupidité, j’avais confiance. Tout allait se passer comme prévu, et je serais en arrière ligne pour ajuster chaque ordre à la situation du terrain.
— Repos, lâcha Lergan.
Mouvements dociles des bottes. Des mains se croisèrent, dans le dos de chacun, moi y compris.
— Messieurs, la nation compte sur vous. JE compte sur vous. Ne me décevez pas.
— Oui, capitaine ! Répondit d’un seul cri le bataillon.
— Bonne chance, messieurs.
L’émotion se fit soudain plus palpable. Même si les mots avaient une utilité, ici, ils se révélèrent dérisoires.
Je m’approchai de Carier, sourire en coin. Il ne put réprimer un rictus ironique.
— Alors, vous voilà du bon côté de la barrière, major ?
— On dirait bien.
— Ne m’en voulez pas, major. Mais on sait très bien tous les deux que vous n’êtes pas fait pour la paperasserie.
— On règlera ça plus tard, Carier. Pour l’instant, on a une mission à remplir.
— Oui major.
Le capitaine et moi, nous savions parfaitement qui nous avions face à nous. Un contrat moral implicite nous retenait loin de l’affrontement, pathétique, que se livraient Derbier et son sergent. Peut-être parce qu’effectivement, j’étais avant tout un soldat de rang avant d’être un sous-off. Et que Derbier, à peine plus âgé que moi et tout droit sorti de son école, ne pouvait pas imaginer les liens qui unissaient les hommes de terrain.
Salut militaire, et Carier tourna ses talons vers le nord. Ses hommes le suivirent, sans broncher. Aucun d’eux ne semblait inquiet, c’était une bonne chose.

Ce fut vers minuit que je réalisai que j’avais peut-être été trop optimiste. Quand le premier rapport arriva sur le terminal du QG, plus alarmant que prévu.
« Possible armement militaire ». Autrement dit, les types en face de nous pouvaient avoir le même type de flingue. Ça, et l’avantage du terrain... L’ambiance bon enfant était retombée lourdement lorsque je contactai Derbier. Premier appel depuis son départ.
— Major Dernaz ? À vous.
— Carier, je vous reçois.
— Major, on a un problème, commença-t-il.
— Quel genre de problème ?
— Je pense qu’ils nous attendaient, major... On a détecté au moins deux mitrailleuses modifiées, et une trentaine d’hommes en positions.
Silence de mon côté, il enchaina.
— Ça va pas être facile, major. Je vous cache pas que ça... enfin qu’on n’est pas sûr du tout que ça marche, cette mission.
— Sergent, répondis-je, on vous paye pas pour avoir des doutes. Assurez-vous que ces salauds payent le prix qu’on réserve à tous les terroristes.
— Mais nous...
— Vous avez carte blanche, sergent, répliquai-je.
— B... bien, major. Je vous tiendrai au fait de la situation dans quinze minutes.
— Vous avez ma totale confiance, Carier.
— Vous aussi, major.

Mais au bout de dix minutes, tout était joué.

— Major ! Major ! Répondez !
La radio grésilla sinistrement, je recoupai la réception pour augmenter le signal, en vain.
— Carier, ici Dernaz. Réception deux sur cinq.
Nouveau silence. Je transpirais comme rarement depuis bien longtemps. Non, ça ne pouvait pas se passer ainsi. Jamais ! Tous les calculs étaient exacts ! Les probabilités étaient en notre faveur.
Voix haletante, celle de Léon. Je pouvais presque sentir le sang qui coulait de sa bouche en une mousse saumonée, marbrée de sécrétions plus inquiétantes encore.
— Major... C’est... Il faut des renforts ! On a... On a déjà six hommes à terre, quatre blessés, et on ne tiendra pas dix minutes à ce rythme-là.
Je ne pris pas le temps de réfléchir plus. Même si au fond de moi, je savais qu’ils allaient y passer, il fallait agir.
— Carier ! Si vous me recevez, mettez-vous à couvert le plus longtemps possible. Soyez en position défensive, je m’arrange pour vous envoyer des renforts en urgence.
— Au ... plus vite, major, on ne tiendra pas...
— Carier ? Carier, vous m’entendez ?
Mais il n’y eut plus que l’infâme silence. Sa radio devait avoir rendu l’âme, à moins que... non. Je secouai la tête, bien que je fusse seul, installé face à cet ordinateur quantique qui décuplait mes facultés.
Mon esprit s’éveilla soudain. Ma volonté sembla surpasser toutes les sécurités informatiques, les brisant à une vitesse que je n’aurais jamais cru possible. J’avais à peine eu à penser au colonel Prancard qu’il s’affichait devant moi, totalement pris au dépourvu.
— Major Dernaz ? Comment avez-vous...
— Pardonnez mon intrusion, mon colonel, mais l’opération vire à la catastrophe. J’ai plus d’un tiers de mes hommes hors de combat... Et le reste suivra dans les dix prochaines minutes si nous ne faisons rien.
Il ramena ses mains devant lui et les croisa, avec dignité.
— Que voulez-vous major ?
— Des renforts en urgence, mon colonel. On ne peut pas les laisser ainsi...
— Oui, je comprends, major.
— Qu’allez-vous faire, mon colonel ? Demandai-je, rempli d’espoir.
— Ne vous inquiétez pas, major, nous allons gérer la situation. Contentez-vous d’assurer le contact avec vos hommes... Nous les sauverons, major. Je vous en donne ma parole.
— Merci, mon colonel.
Je coupai le contact sans même m’excuser. Les circonstances pouvaient exiger ces entorses au protocole.
Les officiers mentaient souvent. Ils mentaient par ignorance du terrain, ou plus simplement par abus de confiance envers leurs stratégies. La vérité moins plaisante à entendre, c’était que vingt pauvres types n’avaient pas demandé à crever dans une telle circonstance.
La radio se connecta. Je ne pouvais pas laisser Carier seul, ne fût-ce qu’une poignée de minutes. Mais le bruit lourd qui battait dans mon interface audio ne me disait rien de bon.
Un sifflement rauque, suivi d’une quinte de toux grasse et emplie de glaires. Des caillots de sang, sans aucun doute. Malgré la qualité médiocre de la réception, je pouvais presque sentir le liquide tiède se répandre sur le sol crasseux de cette banlieue devenue leur enfer.
— M... major... Il faut que... il faut que vous nommiez un autre serg... sergent...
— Carier, vous arrêtez vos conneries ! Vociférai-je.
— Trop tard major... Ils vont tous nous... avoir...
Nouvelle quinte de toux. Il cracha ses poumons, suffoquant, cherchant désespérément de l’air.
— Dites à Derbier... que c’est un... salop...
— Carier ! Merde !
— Je vous... aimais... bien... Dernaz...
Le bruit d’un grand fracas résonna dans ma tête. On hurla le nom du sergent par-derrière.
— Carier ! Carier, non !
Il fallait se faire une raison. Ce type venait de passer l’arme à gauche, mais on n’avait pas le temps de le pleurer. Des soldats, même s’ils étaient encore peu à rester debout. Il fallait les tirer de ça. Ils avaient payé assez cher déjà.
Un soldat s’empara de l’appareil. Il semblait paniqué. Sa respiration rapide le trahissait.
— Matricule ? Demandai-je d’une voix agressive.
— Soldat première classe Melliet, major.
— Soldat, tu viens de te retrouver sergent.
Il hoqueta de surprise.
— Melliet, vous allez m’écouter comme vous n’avez jamais écouté personne : vous assurez une ligne défensive en attendant les renforts. J’ai contacté l’État-major, ils ne devraient plus tarder.
Grésillement, et puis sa voix, toujours aussi tremblante et anxieuse.
— Compris, major.
— Rapport toutes les dix minutes, moins en cas de souci.
— Bien compris, major.

Je me rappelai soudain du dernier implant que Febus m’avait fourni. Me glisser dessus était un peu effrayant, mais le temps semblait venu de s’y intéresser de beaucoup plus près S’il avait dit la vérité, je pourrais effectivement avoir un œil sur la situation, et pas seulement les comptes rendus à distance. L’absence de provenance claire ne tenait peut-être pas du hasard, et malgré la réticence que je maintenais, je décidai de franchir le pas.
L’interface de gestion neurale s’insurgea quand je lui « proposai » de forcer la connexion sur ce nouvel équipement, ce qui prit quelques secondes.
À ce moment-là seulement, je réalisai que j’avais peut-être fait la plus grosse erreur de ma vie.
Le Rezo, cette toile de signaux numérisés, se révélait soudain bien plus coloré qu’à l’accoutumée.
Les pages défilaient toutes en attirant ma conscience, et je me débattais avec cet inextricable et menaçant assemblage virtuel, survolant le flot de données, tendu vers un seul but. Le satellite militaire en orbite stationnaire au-dessus de Paris se présenta devant moi, phare étincelant que ma conscience percutait, sublimant au passage tous les systèmes de sécurité. J’étais artificiellement devenu invisible.
J’avais à moitié conscience que ce que j’entreprenais pouvait rapidement virer vers de la haute trahison, aussi sûrement que je lâchais prise sur la réalité. La peur de l’échec me réduisait à une simple volonté, tendue vers la folie, de sauver des hommes condamnés à mourir.
Paris enflamma un ciel artificiel, sur lequel je zoomai. L’île de France devint mon unique champ de vison. La nuit me força à passer sur un mode thermodynamique, qui explosa ses couleurs fulgurantes dans mon esprit. La banlieue nord ne m’apparut pas plus agitée vue de cette distance, jusqu’à ce que je me décide à m’approcher. Toujours plus près D’abord, les immeubles, monstres colorés, se firent plus gros. Puis ce fut au tour des rares véhicules stationnés dans ce coin mal famé, avant que les quelques hommes présents dans ce secteur ne dessinent leur signature thermique.
C’était pire que ce que je pouvais imaginer.
Pire que ce que pouvait en penser ce connard me servant de colonel.
Ils n’étaient plus que dix encore en vie, les autres ayant disparu, trop morts pour se révéler sous mon regard obscène. Dix en vie, sûrement trois blessés minimum, sur vingt et un hommes, c’était autant que le néant.
Même un crétin aurait compris que c’était foutu, qu’il n’y avait plus qu’à prier pour le salut de ces glorieux soldats, sacrifiés pour un impératif médiatique.
Même un crétin aurait déconnecté la caméra, le Rezo, et serait resté planté dans son siège, sonné par tant de fureur gratuite.
Cette nuit, je fus pire que le dernier des crétins. Mon sens de l’honneur et l’engagement avec lequel j’avais suivi mes hommes ne pouvait guère conduire ailleurs qu’à une monstrueuse série d’erreurs.
La première fut de vouloir recontacter mon sergent fraîchement gradé.
— Melliet, vous me recevez ?
La radio s’alluma de son côté. Il y eut un souffle humain, puis le bruit terrifiant d’une mitrailleuse à impulsion, un cri de surprise et un hurlement. Melliet parvint néanmoins à retrouver l’appareil.
— Major, on ne tiendra plus...
— Je sais, sergent. Vous vous repliez, tous azimuts.
— On fera ... on fera ...
Sa phrase resta à jamais suspendue. Le bruit d’une chair carbonisée succéda à une rafale de nature indistincte.
— Et merde... Lâchai-je. Fait chier !
Nouveau contact avec l’État-major, sans calculer que le nouvel implant fonctionnait toujours. Je pouvais le sentir extraire toute la puissance de mon générateur plasma, et surexploiter mes capacités mentales tant naturelles qu’artificielles.
Immanquablement, un tel système allait griller le circuit Rezo de l’Hôtel de Ville. Cette conséquence m’importait peu. Et effectivement, cela grilla. Assez lentement cependant pour que je transmette quelques mots désespérés au colonel.
— Dernaz ! C’est quoi cette interface ? S’écria-t-il, le regard écarquillé.
— Une procédure d’urgence, mon colonel. Les unités engagées sur Saint-Denis sont en repli, dix hommes sont morts, quatre autres sont touchés.
— Qui a ordonné le repli ?
Sa voix était irritée. Une colère contenue sourdait en lui.
— Moi, mon colonel, risquai-je.
— Comment ?!
— La situation est désespérée, mon colonel. Sans cela, les trois unités seront totalement détruites, et...
— Je paye des déserteurs ?! S’écria-t-il, le visage empourpré.
— Non mon colonel. Ces hommes sont tout sauf des fuyards.
Nouvelle erreur. Répondre à un officier du rang sans en avoir la permission me vaudrait une sévère mise à pied. Mais je continuai.
— Des renforts son nécessaire SUR LE CHAMP, mon colonel. La situation est telle que je crains qu’elle ne s’étende à d’autres quartiers du secteur nord.
— Vous auriez dû vous contenter d’obéir, major, gronda-t-il.
Silence de mort.
— Vous auriez pu sauver votre peau Dernaz, mais à présent... Plus rien ne retiendra ma colère. Je ne hais rien de plus que les traitres et les insoumis.
— Mon colonel ! Il ne s’agit pas de blessés légers ! Des hommes sont morts, faute de moyens.
— Je me fous de savoir s’il y a des morts ! Rugit-il. S’ils devaient crever ? Bien sûr, pour peu que le coupable soit désigné ce soir même.
— Mon colonel...
— L’état-major n’a commis aucune erreur, sauf une. Celle de vous nommer à un poste qu’apparemment vous n’êtes pas en mesure de contrôler. Major Dernaz, je vous démets officiellement de vos grades de major, sergent première classe, caporal première classe. Vous serez convoqué dans les plus brefs délais devant un tribunal militaire pour insubordination, haute trahison, désobéissance en temps de guerre, et usage de matériel militaire de catégorie spéciale, conclut-il.
— Non...
Son visage retrouva une fausse expression de neutralité. Je restai bouche bée, sans savoir quoi faire.
— Attendez, mon colonel...
Trop tard. La communication fut coupée, et pas de mon côté.

J’avais encore moyen de sauver ma peau, à ce moment. Même si d’apparence, cela semblait mal engagé. Je pouvais placer mes ultimes espoirs en une rédemption de ma part, au prix de mes grades et d’une partie de ma conscience. Les escadrons de la mort, des soldats conditionnés à tuer, débarrassés de leur moralité.
Devenir un chien de guerre, voilà mon seul salut dans cette armée.
Je ne pouvais pas accepter cela, pas après tout ce que j’avais donné de ma personne.
Étrangement, cette situation terrifiante m’apparaissait avec une clarté presque obscène.
Demain, peut-être, je serais mort. Une mort physique ou mentale, quel que soit le sort qui m’attendait. Et je ne voulais pas mourir, je ne le pouvais pas. Accepter cela revenait à tirer un trait sur tout mon passé. Sur tous ces visages, sur toutes ces vies que j’avais côtoyées, du bon comme du mauvais côté du fusil.
Dans mon malheur, la providence avait malgré tout eu pitié de moi. Je restais seul dans ce poste de commandement, parfaitement seul face à l’ordinateur. Embarqué lui aussi dans cette catastrophe humaine, mais au final, il n’en subira aucune conséquence. Logique, il n’a pas d’âme, aucun jugement à fournir. Il se contente d’obéir, larguant des flots de données sur des cerveaux kaki.
Peut-être que ma solution est ici. Faire comme cette machine, et oublier ma conscience quelques minutes, le temps de calculer objectivement une solution viable.
Je me levai, en douceur. Les servomoteurs de chaque articulation s’agitèrent silencieusement, vibrant à peine. Eux non plus ne réfléchissaient pas. Était-ce la seule optique possible dans mon cas ? Cesser d’être un homme, et devenir l’exécutant sans potentiel que je m’étais toujours refusé de vouloir être. Pourquoi pas, mais c’était cruel pour moi.
Je ne pouvais pas m’en sortir sans conséquences lourdes. Même fuir, jouer à cette partie risquée que l’on nomme avec dégoût « désertion ». Le principe, aussi infâme fût-il, me semblait être le seul salut possible.
Abandonner. Tout abandonner.
Je devais partir, tout de suite. Aucun homme n’avait pu survivre au chaos de l’attaque, en partie à cause de moi. Penser à cela, en ce moment, était ce qu’il y avait de plus terrible. S’affranchir des doutes, ne plus avoir aucun scrupule ni aucune pitié. J’étais un animal en cage, qui cherchait sa liberté.

Derbier avait choisi ce moment-là pour entrer. Grave erreur.
— Alors, cette mission ?
Je ne lui répondis pas. Il me dévisagea.
— Dernaz, est-ce que ça va ?
Je pris conscience que mon visage devait être terrifiant. Je m'imaginai, totalement dénué d’expression, mâchoires serrées et regard perçant.
Un léger déclic bruissa dans mon épaule gauche. L’interface d’armement se cala sur une munition à benzodiazépine rapide, histoire de mettre au sol cet ennemi improbable.
— Dernaz, qu’est-ce que vous...
Un fin jet déchira l’air, avant de traverser sa gorge, et il s’écroula. Environ quinze minutes de répit, après quoi il se réveillerait.
J’enjambai le corps, sans cérémonie. La porte se présenta à moi, comme une évidence. Sans aucun retour possible.
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